Edgar Morin et la barbarie du calcul, du fric et de l'intérêt (1re partie)

«Il faut résister contre deux barbaries. Une barbarie que nous connaissons tous, qui se manifeste par Daesh, par les attentats, par les fanatismes les plus divers. Et l'autre barbarie, qui est froide, glacée, qui est la barbarie du calcul, du fric et de l'intérêt. Dans le fond, face à ces deux barbaries, tout le monde devrait, aujourd'hui, résister.» Edgar MORIN

C'est le quotidien numérique Algérie Patriotique qui a rappelé à mon bon souvenir le philosophe et penseur français Edgar Morin. Celui qui a osé dire «arrêtons de confondre le djihadiste avec l'islamiste et le croyant avec le terroriste». A un moment où des musulmans continuent à faire l'amalgame entre intégriste religieux et «islamiste». L'entretien qu'il vient d'accorder au Magazine de l'Afrique, judicieusement relayé par notre confrère Houari Achouri, mérite d'être médiatisé chez-nous, amplifié. Surtout lorsque Edgar Nahoum, c'est son vrai nom, répond à la question de savoir: «Aujourd'hui, contre quoi faut-il résister?»
Implacable, il confiera: «Il faut résister contre deux barbaries. Une barbarie que nous connaissons tous, qui se manifeste par Daesh, par les attentats, par les fanatismes les plus divers. Et l'autre barbarie, qui est froide, glacée, qui est la barbarie du calcul, du fric et de l'intérêt. Dans le fond, face à ces deux barbaries, tout le monde devrait, aujourd'hui, résister.»
De telles positions ne datent pas d'aujourd'hui puisque la réflexion de ce penseur plonge au coeur des mouvements de l'histoire faite de sauts et de soubresauts: «La réflexion sur le monde d'aujourd'hui ne peut s'émanciper d'une réflexion sur l'histoire universelle. Les périodes calmes et de prospérité ne sont que des parenthèses de l'histoire. Tous les grands empires et civilisations se sont crus immortels - les empires mésopotamien, égyptien, romain, perse, ottoman, maya, aztèque, inca... Et tous ont disparu et ont été engloutis. Voilà ce qu'est l'histoire?: des émergences et des effondrements, des périodes calmes et des cataclysmes, des bifurcations, des tourbillons, des émergences inattendues.»
Dans cette interview relayée par Algérie Patriotique, Edgar Morin considère, à juste titre, que la civilisation occidentale accuse une déliquescence certaine et qu'elle est, de ce fait, dans l'incapacité d'apporter des solutions aux autres. Insistant sur l'effritement progressif de l'hégémonie de l'Occident, il annonce que «le monde multipolaire tel qu'il va se dégager ne peut être géré que par l'entente entre les différents partenaires». Les subterfuges opérés depuis le séisme du 11 septembre, à l'origine d'ailleurs des invasions effectuées en Afghanistan, en Irak et en Syrie (par Daesh interposé) l'amènent à inviter l'Occident à rompre avec les «micmacs» dominants et «cette vision manichéenne dans laquelle on confond le djihadiste avec l'islamiste, l'islamiste avec le croyant, le croyant avec le terroriste».
Le refus des sentiers battus et des parangons, il le tient, tout comme moi, de la pratique cinéphilique et de l'intérêt manifeste qu'il accorde au cinéma depuis le début des années 1930. Plus particulièrement à des films allemands, soviétiques et français, s'il est permis de faire référence à A nous la liberté ou 14 Juillet de René Clair.
Pour le critique de cinéma que je suis depuis 1971 (j'ai commencé à Algérie Actualités), Edgar Morin était incontournable surtout à travers ses approches sociologiques, notamment le texte Le Cinéma ou l'Homme imaginaire, dans lequel il développe le concept de projection-identification.
(A suivre)