Dits et non-dits dans les Mémoires (1re partie)

«En effet, l'histoire officielle a occulté des pans entiers de la mémoire collective et le passé récent, celui du demi-siècle écoulé, demeure incompréhensible du fait de l'évacuation d'événements majeurs, de noms d'acteurs volontairement effacés. Pour n'en citer qu'un exemple, le nom de Messali Hadj (1898-1974).» Ouanassa SIARI TENGOUR

Je suis tombé vraiment par hasard sur un texte d'une grande portée mémorielle. Encore une fois, je connais quelques quidams qui me reprocheront, une fois n'est pas coutume, mon choix délibéré de citer comme source Belaïd Abdeslam, de faire référence à son livre Le Hasard fait l'histoire. Natif sous le signe du Verseau autant qu'irascible électron libre, je ne peux m'en empêcher surtout que c'est ce même hasard qui va me permettre de vous présenter un texte d'une pertinence avérée. Une contribution d'une haute teneur que son auteure, Ouanassa Siari Tengour, nous propose à la faveur d'un bel éclairage sur l'important mouvement de publications de Mémoires rédigés le plus souvent par des acteurs du Mouvement national et de la guerre révolutionnaire menée par le peuple algérien. Précautionneuse et mue par un sens de l'objectivité particulièrement pointu, elle commence par nous faire découvrir ou redécouvrir, c'est selon, Michel de Certeau, un impressionnant philosophe et historien français dont la référence lui permet de planter le décor de sa mise en scène autour de cette problématique qui aura fait couler beaucoup d'encre, et de salive surtout, dans notre pays. A fortiori, lorsqu'elle choisit ce passage de l'un des nombreux écrits de cet auteur: «Depuis celui de la politique jusqu'à celui du commerce, le récit fait croire et par là il fait faire; il loue ceci et déconsidère cela; il classe. D'autre part, il produit de l'oubli; il institue un silence à propos de ce dont il ne parle pas. Et parce qu'il est toujours «plein» et bouclé, il fait même oublier qu'il tait certaines choses. Sous ces deux formes donc, la narrativité crée de l'histoire.» Ce n'est pas sans raison si la même source décrète aucune existence du présent sans présence du passé, et donc aucune lucidité du présent sans conscience du passé: «Dans la vie du temps, le passé est à coup sûr la présence la plus lourde, donc possiblement la plus riche, celle en tout cas dont il faut à la fois se nourrir et se distinguer.» La réflexion de Michel de Certeau sur l'histoire n'est pas loin de celle de Ouanassa Siari Tengour. Son approche, estiment certains de ses disciples, change tout car elle déplace la focale de l'historien, qui jusque-là avait tendance à limiter son investigation à l'attestation de la véridicité des faits relatés et à leur mise en perspective dans une quête causale: «Michel de Certeau invite à rechercher les traces laissées par l'événement depuis sa manifestation en considérant celles-ci comme constitutives d'un sens toujours ouvert.» Dans son argumentaire, l'universitaire et chercheuse algérienne met expressément l'accent sur sa lecture des contributions de certains acteurs-auteurs, à l'image de Mohamed Harbi, Djamel Derdour, Abderazak Bouhara, Louisette Ighil Ahriz, Mékidèche, Mohamed Benamar Djebbari, Ali Haroun. Des contributions qu'elle jugera de qualité inégale mais sensiblement édifiante quant à l'intérêt que manifeste toute société dans la consignation de ses souvenirs. Parmi les facteurs ayant permis, participé à l'amplification de cette tendance nouvelle en rupture de banc avec le silence à l'honneur depuis l'indépendance, Ouanassa Siari Tengour cite la fin du monopole politique du parti du FLN et le désarroi de la jeunesse exprimé ici et là par le besoin de savoir et de comprendre le passé. Sont-ce ces raisons qui ont poussé en novembre 1974 Mohamed Boudiaf, alors président du Parti de la révolution socialiste (P.R.S.), à sortir de sa réserve pour vouer aux gémonies ceux-là même qui ont écrit, et continuent de le faire en déformant par intérêt ou par ignorance les faits, en attribuant à des gens des rôles qu'ils n'ont pas joués, idéalisant certaines situations, et passant d'autres sous silence, refaisant l'histoire après coup? La réponse à un tel questionnement est aisé surtout lorsque l'un des principaux artisans de la Révolution nationale du 1er Novembre 1954 faisait remarquer, non sans pertinence, que le résultat le plus clair de ces manipulations, est d'entraîner une méconnaissance d'un passé pourtant récent chez les millions de jeunes Algériens qui n'ont pas vécu cette période et qui sont pourtant avides d'en connaître les moindres détails. Pour cette universitaire, cette impulsion de la jeunesse n'est donc pas étrangère à ce mouvement de publications de Mémoires émanant d'une génération menacée de disparition, fortement critiquée par ailleurs et qui se sent interpellée quelque part, éprouvant du coup la nécessité de transmettre une part de ce «qu'elle sait»: «En effet, l'histoire officielle a occulté des pans entiers de la mémoire collective et le passé récent, celui du demi-siècle écoulé, demeure incompréhensible du fait de l'évacuation d'événements majeurs, de noms d'acteurs volontairement effacés. Un exemple, le nom de Messali Hadj (1898-1974), à l'origine du premier mouvement politique revendiquant l'indépendance, est demeuré inconnu de nombreuses générations...» (A suivre)