Mémorisation, enregistrement et transcription d'un patrimoine fragilisé

Ancien ministre marocain de la Culture et grand connaisseur de musique traditionnelle, Mohammed El Fassi sera le premier à réagir contre la vision européocentriste qui semble s'être dégagée de ces fameux actes du Congrès de musique arabe qui contiennent un rapport du musicologue Rodolphe d'Erlanger, publiés en 1934 au Caire.

«Il faut conserver notre mémoire, analyser et dégager les particularités de notre musique nationale et laisser aux créateurs toute la latitude d'innover en authentiques artistes.» C'est ce qu'il y a de plus avéré comme conseil, à plus forte raison lorsque son auteur connaît bien sa partition, musicien et musicologue qu'il se trouve être. Ahmed Aïdouni, puisque c'est de lui qu'il s'agit, est parti d'un constat des plus cacophoniques où les idées reçues de routiniers ne s'accommode nullement avec un crescendo à vous donner le tournis porté par un alignement aveugle des relais locaux de théories musicales européennes. Par rapport à ces attitudes à tout le moins dogmatiques, il ne serait pas exagéré de soutenir que la conservation du patrimoine est bien loin d'être sur la portée idoine, oubliée et abandonnée qu'elle est, elle a une unique destination, le silence pour ne pas le désigner. Au Maghreb, des pans importants du patrimoine musical ancestral se sont effilochés sans qu'il ne soit imposé à la fatalité une volonté chorale de restauration, encore moins d'adaptation et/ou de réadaptation, c'est selon, de quelques fragments de la musique classique algérienne. A ce propos, il y a lieu d'insister sur le fait avéré que la paresse intellectuelle a été de tous temps un paravent merveilleux derrière lequel s'agrippent quelques esprits chagrins qui font du seul enregistrement systématique et exhaustif une obsession et une fin en soi. Pourtant, semble dire Ahmed Aïdouni, nous n'avons pas inventé l'eau chaude: «Avec l'apparition des enregistrements, le problème est presque résolu au moment même où la gravure de disques a permis, depuis le début du siècle, de nous conserver des pans entiers de la musique arabe, alors qu'à l'occasion du Congrès de musique arabe du Caire (1932), la société Gramophone a gravé 149 disques concernant les différentes musiques traditionnelles et populaires des pays arabes.» Ce patrimoine discographique est conservé au Musée de la voix à Paris, alors que celui concernant les prestations des orchestres de musique andalouse, marocain, dirigé en 1932 par Sidi Omar Jaîdi, algérien par cheikh Larbi Bensari et tunisien par Khemaïs Ternane a été réédité par l'Institut du Monde arabe. Mais l'enregistrement, nous confirme la même source, a aussi bouleversé une situation et rendu certaines conséquences souvent négatives: le fait de posséder l'enregistrement émousse la soif d'apprendre et dispense l'élève d'un rapport continu et long à l'apprentissage du maître. Ce qui provoque quelques situations anachroniques et une cruelle dépendance du chanteur à l'égard de son cahier-répertoire. En plus, l'enregistrement a ses limites. En l'absence de transcription, il va sans dire que la mémorisation de tout un patrimoine fragilisé ne peut à elle seule émousser le phénomène de l'érosion du patrimoine musical. Même si le Congrès du Caire, un événement capital pour le développement de la musique arabe, l'investit d'une mission déterminante. Il ne pouvait en être autrement, fait remarquer Ahmed Aïdouni: «A plus forte raison lorsqu'une conception éclatée liée à des enjeux politiques ou du moins géoculturels allait être irriguée par les actes du Congrès qui contiennent un rapport du musicologue Rodolphe d'Erlanger, publié en 1934 au Caire. Pour mémoire, c'est à ce rapport, sans retentissement immédiat aucun, que nous devons les fractionnements suivants: musique marocaine andalouse, musique algérienne andalouse, musique tunisienne andalouse.» Ancien ministre marocain de la Culture et grand connaisseur de musique traditionnelle, Mohammed El Fassi sera le premier à réagir contre la vision européocentriste qui semble s'être dégagée de ce fameux document: «Loin d'être éteint ou figé, cet art a toujours été renouvelé par l'apport de ses interprètes successifs qui n'ont cessé de lui injecter des pages contemporaines conformes à son esprit traditionnel. Si cet art est né à l'époque du califat d'al-Andalus, il a été colporté par transmission orale. Il est désormais marocain et on peut légitimement lui octroyer le titre d'andalou marocain afin de témoigner à la fois de sa vitalité actuelle et de la continuité d'une très ancienne tradition.» L'expression a fait date, écrira à ce propos Christian Poché qui nous apprend: «Elle s'est vite généralisée et a été adoptée au Maroc, tout en faisant des émules, en Algérie par exemple où, bien que timide au début des années 1960, l'expression musique andalouse algérienne, d'abord, et musique classique algérienne, ensuite, fait désormais son chemin.» Je ne partage nullement la thèse de ce chercheur syrien, né à Alep et décédé en France, qui me semble d'une partialité à toute épreuve, s'agissant de l'Algérie dont la capitale était considérée par de nombreux spécialistes comme étant le prolongement de Grenade.