Des anticléricaux avec des âmes de missionnaires (Karim Emile Bitar)

«L'avocat américain Alan Dershowitz, propagandiste zélé de l' 'État d'Israël'', se demande effrontément si la France n'aurait pas mérité ce qui lui arrive et soutient qu'elle récolte ce qu'elle a semé parce qu'elle a soutenu la reconnaissance de l'État palestinien.»

Il n'y a pas si longtemps, paraphrasant en cela le penseur libanais Karim Emile Bitar, j'écrivais que toutes les idées de progrès, toutes les idées de l'humanisme libéral et social ont pris du plomb dans l'aile. Triomphent aujourd'hui à l'échelle mondiale, faisait remarquer la même source, les courants de pensée les plus régressifs, les plus hostiles à la modernité et à l'universalisme: «En Orient comme en Occident, l'heure est aux crispations, aux angoisses, aux replis identitaires, à l'essentialisme et à la peur de l'Autre.» Et quand en plus l'entité sioniste a sur ses bras ensanglantés tout un peuple spolié de ses terres, victime d'une répression sauvage qui n'est pas sans rappeler celle imposée par le nazisme à la communauté juive, il est aisé de dire que la peur peut manifestement changer de camp. Et elle a changé de camp si l'on s'en tient à la thèse défendue, il y a deux jours, dans un reportage de la chaîne d'information I-Télé. De retour de Jérusalem, la capitale emblématique de la Palestine occupée, l'envoyé spécial était catégorique: «La peur a non seulement changé de camp, mais Palestiniens et Israéliens sont arrivés à un point de non-retour.» Ce qui explique en partie les injonctions de John Kerry à Netanyahu car la situation est explosive à bien des égards. La révolte est portée, désormais, par de jeunes Arabes «israéliens» qui, sans aucune affiliation politique ou partisane, sont derrière tous les attentats commis à l'arme blanche contre les ressortissants de l'entité sioniste. De l'avis même du journaliste d'I-Télé, la haine semble avoir atteint son paroxysme et le dialogue entre les deux communautés donne l'impression d'être renvoyé aux calendes grecques. Du coup, et c'est le péché mignon des chaînes de télévision de l'Hexagone, il est suggéré non sans perfidie une option inéluctable: l'armement des civils israéliens. Une fuite en avant qui interviendrait comme un acte désespéré et une manifestation de l'auto-défense. Karim Emile Bitar dirait, sans risque d'être contredit, que c'est sur ce terreau extraordinairement fertile que peuvent prospérer toutes les grilles de lecture voulant offrir des explications holistiques et simples aux problèmes infiniment complexes du monde contemporain, que peuvent s'affirmer toutes les théories déclinistes, toutes les recherches de boucs émissaires. Tous les moyens sont bons pour irriguer l'islamophobie et permettre à Netanyahu de multiplier ses opérations de récupération politique des tragédies grossièrement déclinées en ut majeur par les médias français. Pendant ce temps souligne Karim Emile Bitar: «L'avocat américain Alan Dershowitz, propagandiste zélé de l'«État d'Israël», se demande effrontément si la France n'aurait pas mérité ce qui lui arrive (affaire Charlie Hebdo) et soutient qu'elle récolte ce qu'elle a semé parce qu'elle a soutenu la reconnaissance de l'État palestinien et donc «récompensé les terroristes». C'est d'ailleurs dans ce même contexte qu'Arnold Schwarze-negger a été amené, nous apprend la même source, à inciter les Américains à s'abonner à l'hebdomadaire satirique, feignant d'ignorer qu'une grande partie de l'électorat de son Parti républicain est rongée jusqu'à la moelle par le fondamentalisme religieux et s'offusque à la vue d'un sein nu: «On voit soudainement des gens qui n'ont jamais été laïcs, qui pourfendaient la laïcité au nom du catholicisme se servir de la «laïcité à la française» comme d'une arme contre l'islam. On voit aussi s'épanouir une religiophobie qui ressort plus de la haine que de l'humanisme laïque.» Marcel Pagnol écrivait déjà à propos des instituteurs de la IIIe République: «Le plus remarquable, c'est que ces anticléricaux avaient des âmes de missionnaires.» On retrouve aujourd'hui cet état d'esprit dans certains milieux français qui montrent un zèle religieux à défendre une laïcité qui n'a pas plus grand-chose à voir avec l'esprit de la loi de 1905, lequel a été dénaturé et perverti. Le monde musulman serait infiniment plus crédible dans ses protestations contre l'islamophobie occidentale s'il luttait plus activement contre l'antisémitisme et le négationnisme qui se propagent outrageusement en son sein, soutient avec le sens de l'objectivité que nous lui connaissons Karim Emile Bitar: «Et le monde occidental serait pris plus au sérieux dans sa condamnation de l'antisémitisme arabe s'il faisait preuve de la même indignation lorsque le grand rabbin d'Israël Ovadia Yosef appelle à «éradiquer les Arabes», qu'il qualifie de «serpents», après que Ehud Barak les eut qualifiés de «crocodiles», Rafael Eytan de «cancrelats» et Menahem Begin d'«animaux à deux pattes». D'autant plus que toute cette idéologie se traduit en actes à travers une occupation brutale qui perdure depuis 48 ans.