Cela s'appelle l'horreur

Un souvenir cruel, convient-il de souligner, mettant en scène une fille somptueuse qui comptait honorer l'appel divin avec un mémoire sur le commerce international dans son linceul...

Pour ne rien vous cacher, la grande forme ne donne pas l'impression d'être au rendez-vous de mes espérances. Elle semble même me bouder ces derniers temps. Je me demande pourquoi d'ailleurs moi qui suis, pourtant, particulièrement pointilleux dans mes rapports à l'au-delà comme au commun des mortels. A fortiori lorsque je constate que je suis notablement à l'aise dans ma bulle, bien loin des turpitudes ambiantes et des fausses valeurs qui gangrènent ce pays. Certes, je suis très bien dans ma peau, ma conscience étant particulièrement tranquille, mais voilà que la réalité de tous les jours me fait descendre de mon nuage, m'arrache à mes Andalousies perdues à l'aide de ses tentacules rugueuses et impitoyables. Les nouvelles sur des rapts d'enfants sans défense finissent toujours par avoir raison de mes certitudes. Des certitudes balisées pourtant par les envolées pathétiques de Maître Fatima Benbraham qui, en s'adressant aux ravisseurs à partir de la chaîne satellitaire A3, était sûre de susciter la pitié et le retour à la raison des criminels. Je demeure bouleversé et mon âme abattue surtout depuis que j'ai appris la triste nouvelle que le jeune Amine de Dély Ibrahim fréquentait une école baptisée au nom de Hassan El Wazzan ou, si vous préférez, Léon l'Africain cet être exceptionnel enfanté par nos Andalousies perdues. Un être grandiose qui aura passé l'essentiel de sa vie à oeuvrer pour le triomphe de la citadinité, la tolérance et l'amour du prochain. Quel hasard! Encore un, serais-je tenté de renchérir au risque de provoquer l'ire, encore une foit, de ceux que je dérange par mes écrits patriotiques et qui souhaitent toute honte bue que je sois versé manu militari à la rubrique des chiens écrasés. Il faut croire, dans ces moments singuliers, que la providence tant escomptée se montre cruellement avare, elle-aussi, tant elle persiste à me refuser d'être au diapason des certitudes mises précédemment en relief.
Des sentiments outrageusement malmenés à la vue d'une émission d'Echorouq, consacrée au rapt de Dély Ibrahim, où justement le jeune Amine, filmé à l'aide du portable de sa grand-mère, proposait un véritable hymne dédié à sa mère. Des images poignantes, bouleversantes et maladroitement restituées par une animation qui, bien que souffrant manifestement d'un manque d'empathie, n'en exprime pas moins un besoin d'apprendre le langage des émotions. Le mot est lâché. Je voulais l'éviter pour ne pas avoir à réveiller de vieux et douloureux souvenirs. A plus forte raison lorsque l'émotion se définit comme une réaction à un stimulus affectif, environnemental ou psychologique. Le souvenir de Yasmine me revient soudain en mémoire. Un souvenir cruel, convient-il de souligner, mettant en scène une fille somptueuse qui comptait honorer l'appel divin avec un mémoire sur le commerce international dans son linceul.
Sollicité par mon ami Boualem, son adorable père, je pensais être arrivé au bout de mes peines en lui décrochant un stage nécessaire à son mémoire de fin d'études. Mais j'avais complètement oublié que les cigognes n'en font qu'à leur tête, à l'image d'un chef de département d'une société de production de médicaments dont le crétinisme n'avait d'égal que son incapacité de se soucier des aspirations d'une jeune, malade de surcroît. Yasmine nous a quittés, plus légère que jamais, sans son mémoire, mais en mémoire le peu de considération que d'aucuns accordent à une jeunesse avide de contribuer pleinement à épargner le pays de l'imposture. Je n'oublierai jamais ton doux regard qui, porté par des yeux magnifiques, se posait subrepticement sur moi rappelant à mon bon souvenir les Andalousies de Damas à Cordoue, les temps immémoriaux de la magnificence et de la tolérance où l'intelligence et l'humanisme étaient les maîtres de céans. Attention à la marche! m'avais-tu lancé un jour, au moment où je prenais congé des tiens, poursuivi par ton incorrigible caniche. J'avais scrupuleusement suivi ton conseil, sans pour autant avoir à l'esprit qu'il pouvait concerner aussi une démarche, une façon de se mouvoir caractérisée le plus souvent par une fuite en avant, par une rupture plus ou moins totale avec ce qu'il y a de plus essentiel dans la vie, je veux parler de l'humanisme. La fille à la valise a quitté les siens, sans son mémoire, victime d'un faux barrage dressé sur les hauteurs d'Alger par un cadre algérien d'une société internationale, mais en mémoire l'amour et la disponibilité irréfragables d'une famille, la sienne, qui aura tout fait face à l'apocalypse...