Critique culturelle avez-vous dit?

Je me suis attelé, dans le cadre d'une pratique éminemment culturelle, à jeter les bases d'une dynamique susceptible de chahuter le triomphalisme démagogique et la béatitude ambiante autant que les ambitions hégémoniques contraires aux aspirations à la démocratie et à la modernité de la société algérienne.

suite et fin

Je ne pouvais trouver mieux en ce que la dynamique culturelle constituait, et constitue toujours, un cadre propice pour l'épanouissement. Un épanouissement porté le plus souvent par une libération irréfragable des capacités créatrices et d'action à l'effet de mener une lutte efficiente contre l'obscurantisme et l'ignorance. Sans oublier le bonapartisme qui aura unilatéralement mis en branle une vision mécaniste et technocratique du développement. Une vision qui n'ira pas sans donner naissance à un décalage lourd de conséquences entre une infrastructure hypertrophiée et une superstructure en stagnation et/ou en régression qui profitera dangereusement aux forces intégristes, deux décennies plus tard.
Je me suis attelé, dans le cadre d'une pratique éminemment culturelle, à jeter les bases d'une dynamique susceptible de chahuter le triomphalisme démagogique et la béatitude ambiante autant que les ambitions hégémoniques contraires aux aspirations à la démocratie et à la modernité de la société algérienne. Une alternative qui, si elle parvenait à favoriser une confrontation saine des idées, serait à même de rassembler toutes les énergies consciemment marginalisées.
C'est justement à ce niveau que le challenge va être à la fois complexe et exaltant. Complexe, parce qu'il fallait passer de la cinéphilie, telle qu'incrustée en moi par Jean Renoir, Fritz Lang, Alberto Lattuada, Luchino Visconti, John Steinbeck, Jean-Luc Godard, François Truffaut, Youssef Chahine, Michelangelo Antonioni, Glauber Rocha, Salah Abou Seïf, Andrej Wajda, Miklos Jansco, Tewfik Saleh, Guttierez Aléa, Francesco Rosi et bien d'autres, sans oublier Les Cahiers du Cinéma, à la faveur de stages organisés par la Cinémathèque algérienne, au niveau de la prise en charge de la réalité concrète.
Noeud gordien s'il en est, cette situation à tout le moins inextricable allait entraîner une kyrielle de questionnements. Le plus significatif d'entre tous était symbolisé par une interrogation judicieuse à bien des égards. Comment était-il possible de favoriser, à partir d'images cinématographiques, d'hier et d'aujourd'hui (nous sommes à l'aube des années 1970), marquantes et éphémères, sans pour autant éluder le cinéma me tenant à coeur avec la bénédiction d'un nationalisme étriqué et d'un discours prétendument marxiste, l'émergence d'une lecture de ce cinéma en relation avec les dégâts considérables occasionnés par la culture de l'oubli et la réhabilitation de l'attirail symbolique de tout un peuple dont la mémoire est restée longtemps ankylosée? La réponse n'est pas aisée, surtout pour le commun des mortels largement impliqué dans les fantasmes du cinéma et dont la vie risquait de basculer, pour le meilleur et pour le pire, dans l'imaginaire.
Serge Daney n'avait-il pas écrit, pour le compte des Cahiers du Cinéma, que l'image était quelque part «un tombeau pour l'oeil»? Au moment même où Pascal Bonitzer soutenait dans la même publication, mû par une vision labyrinthiforme, que le cinéma était une sorte de «prison illimitée». Le côté exaltant de cet itinéraire est cette transformation mesurée du cinéphile que j'étais.
De la conception élitiste classique de l'animation dans laquelle l'animateur prétend être le seul détenteur d'un savoir qu'il daigne communiquer à l'assistance à une pratique tenue de partir de la réalité pour expliquer le film ou de situer l'oeuvre dans son contexte politique, social ou historique, le cheminement ne fut pas de tout repos.
Champ idéologique ultrasensible s'il en est, disposant assurément d'un pouvoir de mystification indéniable, le cinéma a, par ailleurs, un pouvoir encore plus grand d'éducation, d'éveil des créativités. Il fallait donc au prix de nombreuses et permanentes remises en question se transformer en équilibriste pour prendre conscience de ce pouvoir et de savoir l'utiliser.
Après avoir résolu et dépassé les complexes de la technique cinématographique, l'animateur procédera de la même démarche pour maîtriser le langage cinématographique, ses signes, sa structure en conformité avec l'attirail symbolique de tout un peuple, sa réalité objective. Ce qui n'est pas peu de chose, à plus forte raison lorsque l'expérience en question allait être sempiternellement chahutée par la transformation du ciné-club, dans la foulée de l'esprit d'intolérance et d'orthodoxie qui a caractérisé la mobilisation estudiantine autour de la révolution agraire, en tribune politique, en une mise à mort non seulement du spectacle cinématographique mais aussi du savoir...