Culture cinématographique dites-vous?

Généreuse, l'idée l'était à plus forte raison lorsqu'elle visait la contribution à la fondation d'une démocratie culturelle susceptible de contrarier sérieusement les effets pervers des décisions technocratiques prises par l'idéologie dominante.

(1er partie)

Membre fondateur en décembre 1972, et premier responsable de la Fédération algérienne des ciné-clubs (Facc), j'ai toujours fait en sorte que mes animateurs parviennent, grâce à des sessions de formation, à cerner de près les rapports qui existent entre le cinéma et la conception du développement économique. Et le fait avéré, surtout, que le 7ème art, en tant qu'appareil de production idéologique, mette sur le marché des idées, des valeurs pour maintenir un consensus social dans une société donnée régie politiquement et économiquement par le centralisme bureaucratique.
Quand il ne diffuse pas des valeurs nouvelles qui suggèrent une autre conception des choses et des phénomènes. Des valeurs qui, tout en se démarquant sensiblement de celles hégémoniques imposées par Hollywood, participent également à l'émergence d'autres visions pour briser les idées rétrogrades qui freinent notablement le développement du pays. Pour ne pas sombrer, à mon tour, dans le triomphalisme démagogique de l'époque, j'ai appris au même titre que mes animateurs à me méfier du mythe de la technique et de la science véhiculé pesamment par de nombreux films algériens.
En direction de nos adhérents, nous avons toujours défendu le point de vue suivant: Mettre in abstracto l'accent sur la technique et la science revient à nier l'esprit de création d'une société donnée. Du reste, et le facteur temps donnera raison à la Facc, la conception productiviste du développement telle qu'imposée par le bonapartisme en Algérie engendrera, deux décennies plus tard, une autre forme de totalitarisme, l'intégrisme religieux en l'occurrence qui aura profité pleinement du vide idéologique et culturel engendré par des choix suicidaires. J'en étais personnellement conscient dès l'année 1973, au moment même où je m'apprêtais à créer des ciné-clubs dans les quartiers confinés dans des ghettos et où n'existait aucune salle de projection.
C'est à ce moment précis que je découvre l'ampleur du mal et l'avancée de la nébuleuse intégriste qui, profitant d'un vide criard, a investi les quartiers les plus populeux à l'effet de lever une redoutable armée d'adeptes. C'est pour cette raison aussi qu'il nous a paru important de faire éclater certains aspects de la structure traditionnelle des ciné-clubs par l'implantation de nouveaux lieux de projection. Cette initiative devait répondre valablement à la réalité concrète, en particulier aux besoins culturels des différentes composantes de la société algérienne, en prenant bien soin d'éviter l'écueil populiste. Généreuse, l'idée l'était à plus forte raison lorsqu'elle visait la contribution à la fondation d'une démocratie culturelle susceptible de contrarier sérieusement les effets pervers des décisions technocratiques prises par l'idéologie dominante.
S'il est vrai que la notion de besoin culturel est en contradiction flagrante avec celle de novation culturelle, s'il est permis de paraphraser ainsi Pierre Gaudibert, il n'en est pas de même s'agissant d'une action qui relève expressément de besoins existants et exprimés, mis à jour à la faveur de nombreuses enquêtes sur le terrain. Des enquêtes que nous menions le plus souvent auprès des femmes au foyer, des paysans mobilisés dans le cadre de la révolution agraire, des ouvriers des usines étatiques, des étudiants et des lycéens, sans oublier les instituts militaires. Cette manière d'investir le champ culturel national n'a pas été sans susciter l'ire des pouvoirs en place relayés de temps à autre par des courants prétendument modernistes. Il est vrai que le projet de société auquel nous aspirions à l'époque n'était pas en adéquation avec l'air du temps. Loin s'en faut! Il y avait une sorte d'hiatus entre les besoins culturels révélés par les enquêtes de la Facc et ceux mis en avant par les appareils idéologiques d'Etat surtout lorsqu'il y est question de «besoins potentiels, inconscients, virtuels, latents et sous-jacents, ceux qu'on ne pouvait repérer et à qui on espérait faire dire n'importe quoi».