Culture cinématographique dites-vous ?

La représentation de la femme par le cinéma algérien a donné naissance à une kyrielle de productions qui n'auront laissé, cependant, aucun souvenir qui mérite d'être rapporté.

suite et fin
La création en 1974 de ciné-clubs réservés aux femmes n'a pas été sans provoquer une levée de boucliers au niveau du ministère de la Culture notamment. La Fédération algérienne des ciné-clubs (Facc) allait être vouée aux gémonies et ses animateurs taxés de relais patentés de la féodalité nationale. Trois raisons militaient notablement pour cette initiative portée par des nationalistes révolutionnaires du FLN et des représentants de l'extrême gauche algérienne maoïste et trotskyste. Tout d'abord, l'ambiguïté du cinéma national qui n'a réalisé aucune transformation radicale dans la façon de montrer la femme à l'écran alors que la guerre révolutionnaire du peuple algérien invitait pourtant à restaurer dans ses droits légitimes cette moitié du ciel, s'il est permis de paraphraser le président Mao Tsé-toung, pour mieux lui permettre de reconstruire son destin et d'insérer son action dans le processus historique de la société globale algérienne. La représentation de la femme par le cinéma algérien a donné naissance à une kyrielle de productions qui n'auront laissé, cependant, aucun souvenir qui mérite d'être rapporté. L'image qui en était donnée ne reflétait nullement son apport déterminant à la cause nationale, que ce soit en milieu urbain ou dans les maquis ce qui, au demeurant, allait justifier son renvoi aux cuisines dès les lendemains de l'Indépendance politique du pays. L'autre raison est justifiée par l'absence de la femme dans les ciné-clubs de quartiers. A un moment où, pourtant, le triomphalisme démagogique battait son plein et le triptyque révolutionnaire était donné comme abouti. Un recul effarant, convient-il de souligner, inexplicable de prime abord surtout que les mêmes ciné-clubs comptaient comme adhérents, durant les années 1960, pas moins de 50% de femmes et de jeunes filles. Je suis bien placé pour le souligner, ayant moi-même dirigé un ciné-club à la salle Ibn Khaldoun à Alger avec un potentiel de 1100 adhérents dont 800 représentantes de la gent féminine et un bureau exécutif de 22 membres dont 16 femmes. Et ce n'était pas propre à Alger puis-qu'avec quatre animatrices nous sillonnions le territoire avec, sur les épaules, un long métrage de 50kg. Plus précisément, pour la petite histoire, La Chaîne de Stanley Kramer (avec comme acteurs Tony Curtis et Sidney Poitier) que nous avions présenté, en 1968, à Béchar, Kenadsa, Mascara, Tlemcen, Sétif et dans d'autres villes du pays, les projections-débat étaient suivies, en majorité, par des femmes et des jeunes filles. J'ai parlé, je crois, de recul. Le mot n'est pas assez fort, je préfère plutôt la musicalité de reculade, pour ne pas dire autre chose... La féodalité de l'époque n'avait pas besoin de la Facc pour avancer ses pions dès lors que la bourgeoisie d'Etat lui avait facilité la tâche inconsciemment ou non, c'est selon, par une application bureaucratique et technocratique de la révolution agraire, sans pour autant éradiquer ses fondements idéologiques, farouchement opposés à la transformation objective et moderniste du monde rural. Le président Houari Boumediene avait beau solliciter l'expertise du chiite libanais l'imam Moussa Sadr, à l'occasion du Séminaire sur la pensée islamique de Tizi Ouzou (1975) qui avait vu d'ailleurs le retour d'exil de Moufdi Zakaria et la réconciliation entre Malékites et Ibadites sous la férule de Mouloud Kassim et de Cheikh Bayyoudh, mais les dés étaient déjà pipés et le cheminement de l'histoire donnera raison à la sagesse paysanne sensiblement marquée par moult hésitations et autant de scepticisme. Résultat des courses, si vous permettez l'expression, le nombre de femmes dans les ciné-clubs des années 1970 ne dépassait pas le chiffre 10. Le même phénomène touchait d'une manière drastique les ciné-clubs de lycées et de cités universitaires de jeunes filles dont les activités s'effilochaient de semaine en semaine, les animatrices n'ayant pas la formation requise du fait de leur insignifiante participation aux séminaires et autres rencontres de formation et le refus des parents peu enclins à accepter la mixité. A ce niveau aussi, la spécificité avait prévalu et un véritable renouveau s'était opéré grâce à des actions de formation strictement réservées à l'élément féminin. C'est ainsi que de nombreux établissements du secondaire et de l'université seront amenés à se réconcilier avec la culture cinématographique au service d'idéaux intimement liés à la transformation objective et moderniste de la société algérienne. Des ciné-clubs réservés aux femmes au foyer verront le jour à Alger, Oran, Constantine, Annaba et dans bien d'autres villes du pays au grand dam des forces intégristes qui projetaient d'élargir leur base de sympathisants et des tenants du bonapartisme. Il fallait faire vite et réagir valablement contre ceux qui faisaient une grave confusion entre modernité et occidentalisation, générant ainsi des actions déformantes et mystificatrices de la représentation de la femme. Permettre aux lycéennes, aux étudiantes, aux travailleuses et aux femmes au foyer d'analyser leur représentation revient, en effet, à remettre en question bien des fondements du cinéma mondial dominant.