Le cinéma colonial en question

Cette découverte n'en reste pas moins particulièrement édifiante sur la nature d'un système militariste qui a toujours tenu, sinon à ignorer du moins à minorer le rôle éminemment précurseur et positif joué par les dirigeants politiques sous la houlette de Abane Ramdane avant son lâche assassinat.

suite et fin
Notre intérêt pour la nature diabolique et foncièrement raciste du cinéma colonial allait nous permettre de faire une découverte édifiante. La naissance du cinéma algérien dans les maquis n'est pas le fait du hasard. Elle a été mûrement réfléchie, judicieusement programmée, à l'occasion du congrès de la Soummam (1956) où le Front de Libération nationale (FLN) devait jeter les bases d'une réflexion sur la nécessité de mobiliser tous les moyens de communication au service de la cause algérienne. Une cause qui se devait d'être amplifiée par l'utilisation, notamment, de moyens audiovisuels et la mobilisation des forces démocratiques en Algérie et en France pour l'émergence d'une solidarité agissante entre les peuples algérien et français. Interpellé par ses convictions anticolonialistes, René Vauthier allait, sur l'initiative d'Abane Ramdane, favoriser la naissance d'une structure de formation susceptible de doter la Révolution nationale d'une mémoire visuelle. Bien sûr, il y a lieu d'ajouter à cette panoplie de données d'autres étapes aussi déterminantes, comme celle qui a coïncidé avec l'année 1961, date qui sera marquée par la création des archives du cinéma de l'Armée de Libération nationale (ALN), archives évacuées en Yougoslavie en attendant l'indépendance, et la réalisation ensuite d'Octobre à Paris par Jacques Panigel grâce à l'aide du Comité Maurice Audin et les fonds recueillis par la Fédération de France du FLN. Si elle n'a rien d'extraordinaire, cette découverte n'en reste pas moins particulièrement édifiante sur la nature d'un système militariste qui a toujours tenu, sinon à ignorer du moins à minorer le rôle éminemment précurseur et positif joué par les dirigeants politiques sous la houlette de Abane Ramdane avant son lâche assassinat. Le recouvrement de l'Indépendance nationale va, on s'en doute, permettre au cinéma algérien de tenter de contribuer, avec des moyens qui lui sont propres, à l'écriture de l'Histoire de la Révolution nationale. Des centaines de documentaires et des dizaines de longs et courts métrages ont été consacrés à ce sujet. La représentation de l'histoire du Mouvement national par l'image a-t-elle réellement occupé une place privilégiée dans les préoccupations des cinéastes et des appareils idéologiques d'Etat algériens? A y regarder de près on s'aperçoit, en fait, que si beaucoup de films ont traité de la guerre, il en est très peu ayant réussi à proposer une réflexion à la hauteur des événements qui ont mené à des transformations radicales dans la société algérienne. Coincé entre la fiction et la réalité, le film algérien n'a pratiquement jamais pu ou su, c'est selon, faire oeuvre historique. Ce qui n'a nullement empêché la représentation de la guerre de Libération nationale par l'image, estime pour sa part le critique de cinéma français Guy Hennebelle, de donner à l'Algérie des films de qualité susceptibles de rivaliser avec la production cinématographique dominante au plan international même s'il reconnaît, par ailleurs, la nature hétéroclite de l'esthétique. Un échantillonnage représentatif de cette production cinématographique sera mis en évidence tout au long de ce volet pour mettre l'accent sur les thèmes majeurs et les signifiants à l'origine d'oeuvres dont le moins que l'on puisse écrire est qu'elles auront contribué à une écriture de l'Histoire du point de vue de l'idéologie dominante. Avec l'enseignement de l'idéologue Mostéfa Lacheraf, nous avons eu tout le loisir de découvrir comment l'héroïsme dans sa conception individuelle fracassante et sa finalité souvent gratuite et romantique va envahir de plus en plus les espaces littéraire et cinématographique. Cette veine, soutient l'un des plus éminents intellectuels algériens, a contribué à perpétuer un nationalisme anachronique qui détourne les gens des réalités nouvelles et du combat nécessaire en vue de transformer la société sur des bases concrètes en dehors des mythes inhibiteurs et des épopées sans lendemains. Tel ne semble pas être l'avis de l'universitaire tunisien Hédi Khelil qui soutient, pour sa part, qu'il faut reconnaître, cependant, à certains réalisateurs algériens leur détermination à faire figure de défricheurs et de réfractaires: «Puisque leur cinéma était une exploration de l'imaginaire, les cinéastes algériens ont, tant bien que mal, saisi que les images n'aient pas à être enrobées de discours, qu'elles n'avaient pas à transmettre une moralité, que leur réalité devait émaner non d'une caution référentielle extérieure mais de leur propre matérialité signifiante.»