L'aventure fut tellement belle!

Depuis que le capitalisme d'Etat a concédé, certainement pas de bonne grâce, quelques éclaircies politiques et économiques, le champ culturel national a connu un rétrécissement des plus significatifs.

Les années passées au service du cinéma algérien nous ont permis de prendre en charge les filmographies de deux cinéastes d'origine algérienne exerçant en France. Travaillant eux-aussi sur la mémoire et l'écriture de l'Histoire, bien qu'aux antipodes l'un de l'autre, puisque le premier aborde avec humour le thème de la guerre et que le second va au contraire au bout de l'horreur, Mahmoud Zemmouri et Okacha Touita se distinguent par leur irréductible volonté de tourner le dos aux sentiers battus. Tourné en Algérie par le premier nommé, Les folles années du twist est, à l'évidence, un film hors du commun. Traitant de la Révolution nationale algérienne sur le mode de la comédie, cette oeuvre va beaucoup plus loin que la satire. L'image fondatrice, légitimante et monolithique d'un peuple unanime luttant pour sa libération, accuse quelques rides. Est-ce notre attitude antidogmatique qui nous poussera à soutenir une telle démarche? Assurément, tant dans notre quête et notre souci d'apprendre, nous ne voulions rien sacrifier au manichéisme et aux idées reçues. C'est dans le drame, en revanche, que s'installe Les sacrifiés d'Okacha Touita qui aborde, lui-aussi, un thème en vigueur dans le cinéma algérien: les séquelles physiques et psychologiques de la guerre sur ceux qui ont subi les horreurs. Sauf que dans ce cas précis, le réalisateur casse un tabou, et non des moindres convient-il de souligner, pour développer son propos sur un thème interdit, celui des combats fratricides que se livrèrent, à Paris notamment, le FLN et les Messalistes. Il sera aussi question dans cet itinéraire de la dimension sociale du cinéma en Algérie et du rôle qu'il aura joué dans le cadre de la contribution à l'émancipation plurielle du peuple. Les luttes menées par la femme seront au centre d'un intéressant volet dont le propos tournera aussi autour de la jeunesse, et de la crise superstructurelle vécue par le pays dont les dirigeants, imposés par l'armée des frontières en été 1962, ont vite fait, depuis la mise en scène d'octobre 1988, de mettre en cage l'un des plus puissants moyens d'expression, le cinéma pour ne pas le citer. Tout au long de notre apprentissage, nous sommes amenés à faire un autre constat, particulièrement troublant. Depuis que le capitalisme d'Etat a concédé, certainement pas de bonne grâce, quelques éclaircies politiques et économiques, le champ culturel national a connu un rétrécissement des plus alarmants. Alors que certains milieux s'attendaient à ce que les exigences drastiques du Fonds monétaire international (FMI) invitent les institutions étatiques à plus de retenue, s'agissant d'un train de vie particulièrement somptueux, force est de constater que c'est le secteur de la culture qui a grandement fait les frais de la réorientation de la vie économique du pays. La promotion de l'économie de marché et la libéralisation plurielle édictées par ceux-là même qui avaient fait hier les beaux jours du centralisme bureaucratique ne vont pas sans provoquer quelques grincements de dents parmi les hommes de culture, en général et les producteurs audiovisuels, en particulier. Bien que la représentation de la société algérienne par le cinéma soit discutable à plus d'un titre, nous ne pouvions rester les bras croisés devant une telle mise à mort. Des préoccupations somme toute logiques et légitimes que celles des cinéastes qui ont l'impression d'avoir été quelque peu floués, alors que leur cinéma a dignement - et pendant plusieurs décennies - représenté une culture millénaire d'un pays, l'Algérie, qui a joué les premiers rôles dans le concert des nations. Du reste, dans le secteur qui nous intéresse, l'Algérie n'a attendu que deux années après son indépendance, soit dès 1964, pour faire passer la totalité des 300 salles équipées en 35 mm sous le contrôle du Centre national de la cinématographie (CNC), créé par l'Etat pour prendre en charge le cinéma en tant que tout. Mais ce tout, quelque peu mutilé, dans la mesure où la distribution était de la seule compétence de filiales représentant les «Majors-compagnies», ne connaîtra sa concrétisation totale qu'en juin 1969, date à laquelle sera ordonné le monopole en la matière au profit de l'Office national pour le commerce et l'industrie cinématographique (Oncic), organisme issu, avec le Centre algérien de la cinématographie (CAC), de l'éclatement du CNC. C'était mal connaître la Motion picture export association of América (Mpeaa) qui ne tarda pas à réagir en décrétant un embargo lourd de conséquences. Des dizaines de salles de cinéma ont dû carrément fermer leurs portes entre 1969 et 1973, émoussant dangereusement les capacités productives d'un cinéma qui ambitionnait, comme disait Eisenstein, de «reproduire la vie dans sa vérité, dans sa nudité, en dégager la portée sociale, le sens philosophique». Mais qu'importe, s'exclameront les inconditionnels d'un cinéma qui a marqué de son sceau la cinématographie mondiale, un cinéma sauvé in-extrémis par la mise en oeuvre d'un Fonds de développement de l'art, de la technique et de l'industrie cinématographiques (Fdatic), l'aventure fut tellement belle! Bien avant que les pouvoirs dominants ne poussent l'outrecuidance jusqu'à jeter le bébé avec l'eau du bain.