Le MCA, Cantona et mes pires potes de l'USMA

«En termes décodés, le Mouloudia comme l'USMA - dont les noms véhiculent une forte charge symbolique - sont le résultat d'une volonté politique et de prises de position volontaristes.»

(1re partie)
La soirée du mercredi dernier a été particulièrement riche en émotion. Canal + Sport y est pour beaucoup grâce à la programmation de «Looking for Alger». Un documentaire dédié à la rivalité sportive qui ravive les passions des supporters des deux clubs mythiques de la capitale, je veux parler du Mouloudia club et de l'Union sportive musulmane d'Alger. De grands moments que je dois à mon ami Mounir Othmani qui m'a permis de reprendre la balle et à Eric Cantona, bien sûr, dont le tour du monde des grands derbys de football ne laisse point indifférent. A fortiori, lorsqu'il s'agit de celui algérois qui aura permis à l'équipe de production dépêchée à Alger de nous proposer un documentaire d'un humanisme avéré. Du reste, magistralement porté par un Cantona des grands jours qui a su se fondre dans la foule des supporters algérois pour nous proposer des séquences irriguées de bonhomie, de réalisme et d'un lyrisme qui fait sensiblement chaud au coeur. En complète rupture avec les doctes approches auxquelles ne manque pas de céder ce genre audiovisuel, la démarche de Cantona n'en reste pas moins notablement servie par un signifié, faisant la part belle aux sciences sociales et à quelques références historiques. Des références dont le champ a été drastiquement obstrué par les limites des connaissances en la matière de certains invités de l'événement appelés à restituer des fragments de l'épopée vécue par les deux clubs algérois dont le destin est intimement lié au Mouvement national et à une cité éternelle qui se meurt chaque jour davantage à l'instigation de la culture de l'oubli et du mépris que lui opposent certains clercs. Je veux parler de la Casbah d'Alger qui a pourtant donné le meilleur d'elle-même dans la prise de conscience du fait national et l'émergence d'une dynamique culturelle salutaire. Une dynamique qui aura permis à la contestation nationale, dès 1920, de s'appuyer sur le mouvement culturel et sportif pour opposer notre identité historique et culturelle nationale aux moyens de la ruse et aux tentatives d'asservissement spirituel et civilisationnel mis en branle, à l'époque, par la caste coloniale. C'est dans cet esprit d'ailleurs qu'intervient la naissance du Mouloudia club d'Alger, un espace d'expression qui va jouer un rôle déterminant dans la conscientisation des citoyens. Expression culturelle par excellence, le sport allait ainsi contribuer, dans ce cadre, à la promotion et à l'épanouissement de jeunes Algériens qui ne se reconnaissaient nullement dans le projet de société, tel qu'élaboré par la soldatesque française sur la base de sa supériorité civilisationnelle et scientifique. Dans cet univers de souffrances et de violences, me confiera mon ami tlemcénien feu Omar Dib, le rappel incessant au passé glorieux, la défense du patrimoine culturel et artistique, les poèmes et les chants citadins, constituèrent l'une des formes les plus actives de la résistance face à l'occupant. Ce qui fit dire à Charles-Roger Ageron que les poètes et les initiateurs d'un tel mouvement l'ont bien mérité de leur peuple. Ils se sont montrés des gardiens vigilants. Ils ont dit jusque dans leur désespoir, l'invincible espérance d'un peuple croyant, que l'aube du siècle dernier galvanisa, annonciatrice qu'elle était de bouleversements en profondeur et de l'émergence de potentialités religieuses, artistiques, culturelles, intellectuelles et sportives insoupçonnées. Certains intervenants, à l'image de Yasmina Khadra, n'avaient pas leur place dans ce documentaire. Les généralités dans lesquelles ils avaient baigné n'ont contribué nullement à rehausser le signifié. L'universitaire Youcef Fatès était le plus indiqué, sa thèse parle pour lui surtout lorsqu'elle met en scène les raisons objectives et politiques ayant présidé à la naissance du Mouvement sportif national, en général et du Mouloudia d'Alger et de l'USMA, en particulier: «Il va sans dire que l'appellation de ces clubs sportifs est une expression identitaire dont l'Islam est le socle. Cette évocation de la naissance du Prophète (QSSSL) et de la forme poétique qui lui est consacrée, en prenant la forme d'un club sportif, atteste tout autant d'un geste de déférence envers le Prophète (QSSSL) qu'une revendication identitaire vis-à-vis des Européens chrétiens. De la sorte, le football devient un instrument aux mains des colonisés leur permettant de célébrer cet anniversaire.» En termes décodés, le Mouloudia, comme l'USMA - dont les noms véhiculent une forte charge symbolique - sont le résultat d'une volonté politique et de prises de position volontaristes. Ils deviennent, estime la même source, les moyens de défendre l'identité culturelle, l'expression d'un rattachement aux traditions religieuses, d'un retour aux sources, afin d'éviter la francisation et la dissolution dans l'Autre: «Ils se veulent une reconnaissance de leur différence et une manifestation d'altérité. Car les noms des clubs musulmans indiquent une revendication identitaire et culturelle plus qu'une appartenance religieuse.»