Cela s'appelle le chaos

Pourtant, tout laissait prévoir une telle issue dont le caractère tragique et inhumain aurait pu être évité si la France, qu'elle soit de droite ou de gauche, s'était réconciliée avec l'enseignement du général de Gaulle dont la lutte contre l'hégémonisme états-unien constituait le socle de l'édification de sa politique internationale.

Certains médias américains et français avaient raison de souligner que les récentes mesures de réorganisation des services de sécurité en Algérie n'allaient pas sans engendrer quelques fâcheuses conséquences, en France notamment. En jetant un gros pavé dans la mare de nos incertitudes et autant de zones d'ombre, les attentats de Paris et de Beyrouth ne sont pas sans accentuer les spectres de l'islamophobie et du sionisme. Tous les coups seront permis à l'ombre de ces actes abominables qui ne font que réveiller de vieux démons pourtant imparablement contenus par les dirigeants français, soucieux qu'ils sont de donner une image de la France particulièrement tolérante et unie. Une position de principe, courageuse à bien des égards, dont le mérite pourtant singulier ne sera pas sans être écorné par des médias français connus pour leur attachement indéfectible à la haute finance et au sionisme, tel, que porté et crânement défendu par Bernard-Henri Lévy, ce perfide promoteur patenté de Printemps arabes en hiver. Pourtant, tout laissait prévoir une telle issue dont le caractère tragique et inhumain aurait pu être évité si la France, qu'elle soit de droite ou de gauche, s'était réconciliée avec l'enseignement du général de Gaulle dont la lutte contre l'hégémonisme états-unien constituait le socle de l'édification de sa politique internationale. Une lutte qui lui aura permis de marquer une rupture nette avec la IVe République et ses guerres coloniales, de jeter les bases d'une construction européenne déjà engagée par ses prédécesseurs, tout en lui imprimant son obsession d'indépendance nationale qui va le mener à définir «l'Europe des patries» par opposition à une Europe supranationale. Il aurait fallu pour cela s'éloigner irrémédiablement de la stratégie du chaos menée par les Etats-Unis, du suivisme aveugle de l'Union européenne et de la déconfiture de la diplomatie française. Les médias français sont aussi responsables que les forces investies de la mission de déclencher les hostilités: «L'Afghanistan, l'Irak, la Libye, la Syrie... Pourquoi tant de guerres? Sous couvert de renverser les tyrans, l'Occident entretient cyniquement des conflits à son seul profit», s'enflamme le peintre et écrivain russe Maxime Kantor. Le commun des mortels attend la guerre avec résignation. Peu importe le prétexte, ou même le pays. Si la guerre n'a pas lieu aujourd'hui en Syrie, elle éclatera ailleurs demain. En Algérie peut-être... L'ambassadeur français Michel Raimbaud a raison de soutenir que l'Occident semble préférer le chaos aux Etats souverainistes: «Le chaos, c'est le but des néoconservateurs qui ont une vieille théorie: il fallait maîtriser toute la zone qui ceinturait le monde communiste soviétique et chinois, et d'autre part sécuriser les intérêts occidentaux. Les Américains se sont aperçus que cette zone était entièrement constituée de pays musulmans. C'est la ceinture verte musulmane, ce qui est devenu le Grand Moyen-Orient de Bush, gonflé au fil des pulsions américaines.» Il y avait deux catégories de pays dans cette zone, croit savoir la même source: les États forts, comme l'Iran du shah, ou la Turquie entrée dans l'Otan, peut-être aussi l'Irak, des régimes alors amis de l'Occident. Et les autres qu'il fallait affaiblir, où il fallait provoquer des changements de régime, renverser les pouvoirs en place. Puis des États ont viré de bord, comme l'Iran avec la révolution islamique: «Quand la configuration est défavorable, on essaie de changer le régime, et si on n'y arrive pas, on casse l'État - en particulier les armées du Monde arabe -, on ruine le pays. Cette stratégie figure dans beaucoup de documents américains ou israéliens. Ça s'est produit avec les armées égyptienne, irakienne, syrienne et sans doute algérienne....» Toutes les télévisions du monde montrent les images désarçonnantes et affligeantes d'une forfaiture qui ne dit pas son nom, victimes expiatoires s'il en est de la horde intégriste laquelle, lâchée par ses parrains américains et occidentaux et sérieusement ébranlée par les bombardements russes et les succès de l'armée syrienne, tente de réagir désespérément en s'en prenant aux citoyens français et libanais. Quand bien même l'engagement militaire français en Syrie est discutable, voire condamnable surtout après l'envoi du porte-avions Charles de Gaulle, un navire à propulsion nucléaire, «pour participer aux opérations contre Daesh (l'acronyme arabe de l'EI) et ses groupes affiliés», pourtant tous de création américano-européenne. Tout en présentant mes sincères condoléances à toutes les familles chrétiennes, musulmanes et juives durement éprouvées par cet acte inqualifiable, je suis particulièrement sûr que la réaction du peuple français sera empreinte de discernement, de clairvoyance, de lucidité et de solidarité agissante. Si elles sont autant compréhensibles et recevables, les manifestations d'humeur ne doivent pas perdre de vue qu'on ne saurait faire assumer la responsabilité à la Nation arabe et au monde musulman dont les peuples respectifs ont condamné avec force des actes de criminels formés et entraînés pour semer la désolation par le complexe militaro-industriel américano-sioniste...