Aux origines du football en Algérie

«Le sport, durant la période coloniale, loin d'être un moyen de rapprochement vers la communauté européenne, a déclenché un phénomène de différentiation, de particularisme et d'éloignement des deux communautés.» Youssef FATES

(2eme partie)
A l'effet de désamorcer cette bombe, les forces coloniales réagiront très vite et feront en sorte que la pratique sportive se décline comme élément de contrôle des populations alors que l'argumentaire mis en avant se résumait ainsi: «Le sport doit être le lien qui permet d'unir Français et Musulmans dans le même désir de performances et de nobles aspirations, en éliminant toute rivalité de religions et de races.» Cette attitude relevant le plus souvent de calculs politiciens était, cependant, loin d'être sibylline, pour des raisons évidentes. Ce même sport - et en premier lieu - le football, rapporte Youssef Fatès, pouvait prendre un tour nettement politique et remettre en cause la présence française. Sur les stades, souligne l'universitaire algérien, la victoire d'une équipe musulmane sur une équipe européenne pouvait évidemment avoir une tout autre signification que sportive, tant l'activité ludique corporelle a joué, estime la même source, un rôle insoupçonnable dans le nationalisme algérien: «L'approche anthropologique apporte aussi la preuve de la place importante du symbolique dans la pratique politique des sociétés dominées. Le tandem sport et politique produit un mélange de pratiques, de comportements sociaux et de représentations. Cette étude a fait aussi surgir une autre liaison avec un nouveau pôle, la jeunesse qui a été et reste toujours un enjeu permanent de pouvoir. Le sport, durant la période coloniale, loin d'être un moyen de rapprochement vers la communauté européenne, a déclenché un phénomène de différenciation, de particularisme et d'éloignement des deux communautés.» Substantiellement, confie Youssef Fatès, dans les différents conflits issus de la compétition sportive, l'agressivité sportive musulmane et la violence née de la confrontation inter-ethnique, a conforté la stratégie des nationalistes «de race contre race» d'une manière radicale: «Elle a permis le passage de l'individu négatif, le colonisé, à l'acteur de l'histoire.» Dès lors se posait le problème du contrôle des clubs et des ligues - si ce n'était des compétitions - par l'appareil administratif et policier, renchérit Didier Rey: «Ce dernier devait nettement interférer dans la pratique du football à la fin des années 1920, sans que la FFFA ne s'offusquât réellement de cette intervention très nettement politique dans le domaine sportif, le tout à une époque où le discours sur l'indépendance des instances sportives vis-à-vis de leurs homologues politiques structurait pourtant largement le champ sportif, mais visiblement pas le champ sportif colonial.» C'est à travers l'exemple du département d'Oran, berceau du football en Algérie, confie l'historien français, que peut être évoquée la politique suivie par les autorités de l'Algérie coloniale. Elle peut se décomposer en trois temps suggère-t-il: d'abord celui de la législation répressive (1928-36), ensuite celui de l'accommodement (1936-39) et enfin, après l'intermède vichyste, celui du renoncement (1945), non sans que cette chronologie n'offrît quelques phases de chevauchement: «Ce fut au lendemain des violents incidents survenus dans le championnat de la ligue de Constantine - qui semblaient marquer une aggravation nette du processus d'affrontement - que le Gouverneur général de l'Algérie décida, le 20 janvier 1928 par la circulaire 1513-B, de faire interdire rigoureusement les rencontres entre sociétés sportives composées les unes d'Européens et les autres d'indigènes.» Usant d'un subterfuge à tout le moins machiavélique, l'administration coloniale invitait, à travers cette décision arbitraire, les clubs européens et musulmans à fusionner. Ce qui, de l'avis même de Didier Rey, entraînerait la disparition complète de toutes les sociétés musulmanes. Pour ce faire, le Gouverneur incitait fortement les autorités locales intéressées à user de leur influence et à déployer tous leurs effets pour faire fusionner les deux éléments. Cette décision ne fut pas forcément suivie. Du moins dans un premier temps, compte tenu de la nature raciste des tenants de l' «Algérie française». Face à ce que l'administration qualifia d'inertie dans les deux camps, le Gouvernement général entreprit alors de tourner la difficulté en imposant - par les circulaires du 22 mai 1930 et du 31 octobre 1935 -, un quota d'au moins trois joueurs européens, puis de cinq, dans l'équipe indigène jouant effectivement le match. Pour autant, l'objectif final restait le même: obtenir la fusion. Dans ce domaine, quelques succès furent remportés par les autorités comme à Mostaganem, Tlemcen ou Mascara: à chaque fois au terme de multiples pressions, les clubs musulmans se sabordèrent ou se fondirent dans les clubs européens. Enfin, pour parfaire l'édifice, le Gouverneur général réitéra fermement aux préfets «l'ordre d'interdire toute rencontre aux équipes enfreignant la loi sur les quotas».