Syrie: pourquoi l'Occident s'est trompé (1er partie)

«En fait, ni l'hybris des États-Unis d'aujourd'hui, ni l'ingénuité des Européens, ni l'idéalisme des Français et leur goût persistant pour la grandiloquence ne fonctionnent vraiment.» Hubert Védrine

Tout a commencé à la mi-mars 2011 après la brutale répression orchestrée par les services de sécurité syriens et le ras-le-bol de la population de Deraâ, ville sunnite s'il en est du sud de la Syrie. Les causes d'une telle situation, explosive à bien des égards, seraient justifiées par le fait que de jeunes adolescents aient, à l'aide des graffitis, stigmatisé le régime en place. Ce serait le sort injuste réservé à ces jeunes arrêtés puis torturés qui aurait alimenté la contestation.
Pour Frédéric Pichon, l'auteur de Syrie pourquoi l'Occident s'est trompé, les versions diffèrent, encore à ce jour, sur le nombre des victimes et sur le même jour de l'événement: «C'est à partir de cette date que la contestation envers le pouvoir syrien s'amplifie, non seulement à Deraâ mais aussi bientôt dans d'autres villes de Syrie, comme Lattaquié ou Banyas. Dès le 27 mars 2011, Bachar al Assad se dit prêt à des concessions: il abroge l'état d'urgence en vigueur depuis 1963, il relâche près de 250 prisonniers politiques, pour la plupart islamistes. Mais le mouvement s'étend à travers la Syrie sans toutefois que les grandes villes comme Alep ou Damas ne soient touchées. Très rapidement, dès avril 2011 semble-t-il, les armes circulent: à Banyas elles font des victimes parmi les forces de l'ordre et les soldats.» La duplicité des conservateurs, des néoconservateurs et des médias occidentaux mettra en scène des soldats fusillés pour avoir refusé de monter au combat. Joshua Landis, l'un des plus sérieux spécialistes américains de la Syrie fera un sort à ce qui n'était qu'une hypothèse: «À Hama, des policiers sont dépecés et jetés dans le fleuve.
À Jisr al Choughour, ce seront près d'une centaine de soldats qui perdront la vie, attaqués par des groupes très bien armés. La réplique est sans pitié. L'aviation reste au sol - à la demande de Moscou - dans les premiers temps, mais le régime fait donner les chars.» Le contexte du «Printemps arabe en hiver» est alors favorable. Surtout après les chutes successives de Zine El Abidine Ben Ali en Tunisie (2010), Hosni Moubarak en Egypte (2011) et l'intervention fatale des armées de l'Otan contre la Libye et Mouammar Gueddafi.
Il semble alors inéluctable que le pouvoir syrien tombe à son tour durant l'année 2011, souligne dans son livre Frédéric Pichon: «Alors que le conflit entre dans sa quatrième année, non seulement le régime est toujours en place, mais il semble même que les Occidentaux, et en particulier les États-Unis, se soient résignés à son maintien au pouvoir en Syrie. Trois erreurs ont été commises en Syrie: avoir sous-estimé la résilience de l'armée et du régime, avoir cru qu'une intervention internationale aurait pu avoir lieu malgré les Russes, avoir pensé que l'émotion aurait suffi à mettre les opinions publiques de la partie. La France les a toutes faites. La Syrie est une anomalie dans le Proche-Orient arabe. Et la vague de contestation qui s'est déployée depuis 2011 ne fait pas exception à ce phénomène.» Nous écrivions ici même que s'il arrive qu'on fasse entendre raison à une dictature lointaine, ce n'est pas pour rendre la vie meilleure aux victimes du régime. On insuffle méthodiquement dans un pays exsangue un vent de discorde, petit à petit, en profitant de toutes les dissensions. La sourde hostilité entre Israéliens et Palestiniens, la haine fratricide en Afghanistan, les conflits entre groupes armés en Orient... les braises de la guerre sont sciemment entretenues. On donne des armes aux rebelles, on finance les opposants, mais ce n'est pas par adhésion à leur idéologie séparatiste ou aux croyances religieuses locales.
Les «civilisés» savent bien qu'ils donnent des armes à des bandits, mais il faut bien souffler sur les braises, sinon le feu risquerait de s'éteindre, s'indigne Maxime Kantor, le peintre et écrivain russe. En Syrie, que l'on appelle cela révolution (thawra) ou révolte (intifada), cela n'a pas «fonctionné», estime Frédéric Pichon: «De multiples raisons n'ont pas été prises en compte, et ce malgré une longue tradition orientaliste de qualité et des générations de diplomates, excellents connaisseurs de la région. Il semblerait que la diplomatie française ait été depuis 2007 davantage préoccupée de nommer des humanitaires ou des businessmen en puissance, appartenant à cette génération décomplexée de nouveaux serviteurs de l'État. Certains fins connaisseurs de la Syrie, qui tendaient leurs grandes oreilles depuis des années entre Beyrouth et le mont Qassioun, n'ont pas voulu voir ce qui se tramait. Jusqu'au bout, jetant un oeil apparemment borgne sur la Syrie, ils n'ont voulu voir que des slogans correspondant à nos catégories occidentales et raconter un roman acceptable pour nos consciences soucieuses d'universalisme démocratique plutôt que de réalisme.» Personne n'a réussi à persuader le Quai d'Orsay de soutenir plutôt les opposants tolérés par le régime, garants d'une légitimité irréprochable et passés par les épreuves des geôles syriennes et de la répression, s'indigne la même source: «Nous les connaissions pourtant fort bien. La France, comme l'Union européenne, était en contact avec ces opposants qui allaient plus tard former le Comité de coordination nationale pour le changement démocratique.» (A suivre)