Régis Debray et la théodémocratie israélienne

«Est-ce qu'Israël est un État laïc, c'est une question assez compliquée. Le judaïsme est aussi une culture et il y a beaucoup d'agnostiques en Israël, c'est un mixte instable, disons une théodémocratie.»

Jeudi 29 octobre dernier, Régis Debray était présent au Salon international du livre d'Alger. Il était l'invité de l'Institut français d'Alger. Républicain avéré et souverainiste de gauche, il aura toute sa vie militante durant épousé les nobles causes sur la base d'un engagement politique et idéologique inébranlable. Ce n'est donc pas sans raison, s'il fut un ancien compagnon de lutte de Che Guevara. Fidèle à des principes qui semblent chaque jour davantage immuables, son regard iconoclaste sur la vie et les choses, il le pose toujours en son âme et conscience, sans concession aucune. La sortie de son nouveau livre en est la parfaite illustration.
A plus forte raison lorsque Un Candide en Terre sainte, paru aux éditions Gallimard, se situe «au confluent des impressions de voyage et de l'enquête journalistique, à équidistance avec les différentes parties rencontrées en Palestine, en Jordanie, en Syrie, au Liban et en Israël». Ce livre est, on s'en doute - puisque relevant d'une mission que lui avait confiée le président Jacques Chirac - issu de ce «rapport sur les coexistences ethno-religieuses au Proche-Orient que je n'ai pas eu le temps de lui remettre avant la fin de son mandat». Président d'honneur de l'Institut européen en sciences des religions, Régis Debray signe là l'un de ses ouvrages les plus personnels peut-être, un récit de voyage résolument engagé et marqué du sceau de l'objectivité et de l'équité: «J'ai simplement cherché à regarder et à écouter comment les hommes vivent ce qu'ils croient et quels changements apporte le monde aux idées qui ont changé le monde.»
Reporter pour la circonstance s'il en est, le philosophe français ne juge pas utile de se perdre en conjectures pour mieux présenter «des faits dont il est embarrassant de discuter, des faits patents que chacun peut vérifier sur place. D'autre part, les Israéliens ne connaissent pas les territoires occupés, ils n'y vont pas, soit parce qu'ils n'ont pas le droit d'y aller ou parce que quand ils pourraient le faire, ils ont peur d'y aller. Donc, parler de la Palestine à un Israélien, c'est comme parler à un Français de la Haute-Volta». C'est ahurissant, martèle-t-il puisque des lieux, des villages, des barrages militaires, des rafles qui ont lieu à quarante kilomètres de Jérusalem y sont ignorés: «Mais après tout, la Terre sainte n'est qu'un microcosme, une métaphore, c'est un abrégé de la terre humaine. Nous avons tous une formidable capacité d'indifférence, à fuir l'Autre et à faire comme s'il n'était pas là. Ça vaut pour toutes les métropoles du monde. C'est plus troublant là-bas, dans la mesure où c'est un mouchoir de poche.» Un mouchoir de poche dangereusement menacé par la confusion religion-nation, un travers dans lequel semble se complaire l'entité sioniste, estime la même source: «Est-ce qu'Israël est un État laïc, c'est une question assez compliquée. Le judaïsme est aussi une culture et il y a beaucoup d'agnostiques en Israël, c'est un mixte instable, disons une théodémocratie.»
Bien que je n'aime, mais alors pas du tout, ce chantre par trop zélé du colonialisme, j'avoue qu'Alexis de Tocqueville avait raison. Avec deux siècles de retard, le 11 septembre 2001, l'Europe a enfin découvert l'Amérique. Une Amérique dont la démocratie est religieuse et dont la religion est politique: «Une Amérique que Dieu a prédestinée à la puissance et qui mène ses guerres au nom de Dieu.» Une Amérique où le libéralisme et la sécularisation exaltent la nation et où le fondamentalisme est devenu culte national.
En Palestine occupée, la loi religieuse ne commande pas encore à la loi civile, puisqu'en dernière instance, c'est la Cour suprême qui décide, et elle ne décide pas toujours dans le sens de la loi religieuse. Mais il est vrai que derrière la judaïté, même quand elle est agnostique ou athée, estime la même source, il y a une religion: «Et la religion est le squelette enfoui d'une culture, où que ce soit. Quand on gratte un peu la culture juive, on tombe sur l'Ancien Testament, sur l'histoire de l'élection, sur Moïse, Abraham. La Bible, certains comme Ben Gourion l'adoptaient comme l'épopée d'une nation, et d'autres y obéissent comme à une révélation divine. Cela dit, la remontée du messianisme religieux est là-bas fort inquiétante.» (A suivre)