Ibn Rochd et Sidi Boumediene ressuscités

Cela ne l'empêche pas pour autant de s'insurger contre le peu d'intérêt affiché à l'encontre de la période historique ayant précédé l'invasion coloniale. Fatma-Zohra Oufriha considère qu'elle ne fait là que son devoir d'éveil à la faveur d'un travail de recherche exceptionnel qu'elle a conçu pour contribuer à l'émergence d'un véritable mouvement de retour sur soi, à l'éclairage des temps présents...

Mon ami le professeur Djillali Sari s'était posé, dans sa préface du livre Au Temps des grands empires musulmans, la question de savoir qui aurait pu entreprendre cette oeuvre et la mener magistralement de bout en bout jusqu'à la rendre aussi bien accessible que captivante? Une interrogation des plus pertinentes compte tenu, souligne-t-il, du marasme culturel qui prévaut depuis plusieurs années dans notre pays. Dithyrambique, l'entrée en matière de l'universitaire algérien l'est assurément surtout lorsqu'il renchérit avec un autre questionnement: «Qui aurait pu aborder avec autant de concision, de clarté et de rigueur Ibn Rochd et Sidi Boumediene, deux somptueuses personnalités aussi différentes, antithétiques qu'emblématiques de l'Occident musulman à son apogée? Une véritable gageure et un tour de force savamment exploités par Fatma-Zohra Oufriha, l'heureuse auteure de ce docte travail qu'elle a su manifestement mettre au service de la réappropriation de pans importants de la mémoire collective. Il ne pouvait en être autrement pour cette irascible Tlemcénienne qui partage avec moi une volonté délibérée de rétablir dans ses droits historiques et légitimes la dynastie des Zianides. Portée par une démarche pédagogique acquise sous la direction d'un spécialiste de nos Andalousies perdues, je voudrai parler de son professeur de langue arabe Abdelkader Mahdad, cela ne l'empêche pas pour autant de s'insurger contre le peu d'intérêt affiché à l'encontre de la période historique ayant précédé l'invasion coloniale. Fatma-Zohra Oufriha considère qu'elle ne fait là que son devoir d'éveil à la faveur d'un travail de recherche exceptionnel qu'elle a conçu pour contribuer à l'émergence d'un véritable mouvement de retour sur soi, à l'éclairage des temps présents. A travers l'hommage appuyé à Ibn Rochd et à Sidi Boumediene, l'auteure apporte quelques précisions de taille sur deux grands empires maghrébins, ceux des Almoravides et des Almohades pour ne pas les désigner. Avec ces deux citadelles du monde musulman, ce sont des siècles de la foi, d'une foi agissante et féconde de ces grands bâtisseurs que nous sommes conviés à découvrir et/ou à redécouvrir, c'est selon. Les références aux deux dynasties maghrébines sont loin d'être fortuites, puisque les deux illustres personnages vécurent les deux ères avec des fortunes diverses. Nés tous deux en Andalousie et la même année, Ibn Rochd (1126-1198) et Sidi Boumediene (1126-1197), ces deux illustres personnages marqueront durablement leur époque par leur liberté de ton et leur anticonformisme. Alors que le recours à l'analyse philosophique était voué aux gémonies, le premier nommé donnait à la philosophie, dans une fatwa, son caractère obligatoire: «Le Coran tout entier n'est qu'un appel à l'examen et à la réflexion, un éveil aux méthodes de l'examen.» Par la réflexion qu'elle commande, la philosophie peut contribuer indubitablement à la quête de l'interprétation vraie et complète de la parole sainte à l'effet de mettre fin au scepticisme, au sectarisme et au dogmatisme. Tout aussi riche, le parcours de Sidi Boumediene, sa bravoure aux côtés de Salah Eddine Al-Ayyoubi comme sa somptueuse spiritualité en feront un être hors du commun. Il était de ceux qui avaient déclaré que de la corruption des tyrans naîtront certainement les révoltes des humbles, toute vérité qui n'efface pas la marque et les traces de l'être n'est pas une vérité: «Le signe de la sincérité, c'est la disparition du créé lors de la contemplation du Réel (Al-Haqq).» Fatma-Zohra Oufriha peut captiver l'attention de son lecteur surtout par sa façon de battre en brèche toutes les idées reçues et de sortir enfin Ibn Rochd de son éternel face-à-face avec Aristote: «L'Occident latin ne connaît d'Ibn Rochd que son oeuvre de commentateur d'Aristote auquel elle l'identifie.» Alors que l'ensemble de son oeuvre philosophique, méthodologique et juridico-religieuse est toujours d'une brûlante actualité. Que dire alors des apports en médecine et en économie de celui que les latins appelle depuis la nuit des temps Averroès?