La musique sanaâ entre "mizane" et démesure (1er partie)

Quelques fragments des siècles d'or de l'Andalousie sont outrageusement pervertis par d'écoeurantes gloutonneries jouées le plus souvent en ut majeur.

La 9ème édition du Festival culturel national de la musique andalouse «sanaâ» intervient à un moment particulièrement marqué par la tristesse engendrée par la disparition de l'un des plus prestigieux maîtres de la musique classique algéroise. Je veux parler de Sid Ahmed Serri qui nous aura quittés non sans avoir transmis l'essentiel du patrimoine enseigné par son maître Abderrezak Fekhardji et transcrit par Hmidet Kateb, à de nombreuses générations d'élèves, mais aussi à la postérité grâce à l'acquisition de son diwan par les services du ministère de la Culture alors dirigé par Khalida Toumi. Un diwan qui aura fait l'objet d'une première édition entièrement financée par un ami, feu Rachid Mahi pour ne pas le désigner, à qui je tiens à témoigner ma profonde reconnaissance. Ce qui donne un caractère particulier à cette nouvelle édition que Karima Bouchtout, la commissaire du festival, a tenu à placer sous le signe d'un vibrant hommage à un grand maître connu pour sa rigueur, son intransigeance et son âpreté au travail: «Son oeuvre relative à la sauvegarde de l'ensemble des morceaux de musique de l'Ecole d'Alger, édité il y a près de 20 ans, fait de lui l'encyclopédiste de la musique andalouse sanaâ». Pas moins de douze formations musicales prennent part à cet événement, des associations qui vont à contre-courant des idées reçues portées qu'elles sont par une jeunesse débordante d'enthousiasme et un élément féminin notablement en force: «Les musiciennes et chanteuses sont de plus en plus nombreuses dans les formations qui existent sur l'ensemble du territoire national. Voilà donc deux caractéristiques intéressantes dont la scène musicale andalouse devra tenir compte à l'avenir.» Ceci dénote, estime la commissaire du festival, de la santé de notre jeunesse, de son ouverture d'esprit pour la chose culturelle et de son amour pour la musique classique traditionnelle, héritage de notre patrimoine immatériel, que certains croyaient en péril: «Nous pensons que ce patrimoine, qui a pu bénéficier du travail de grands maîtres et qui attire de plus en plus de jeunes depuis quelques années a au contraire de beaux jours devant lui.» Conformément au timing des organisateurs, l'hommage officiellement retenu pour la circonstance sera rendu par le festival à feu Abdelghani Belkaïd-Ahmed, ce grand virtuose incontesté du violon-alto. Celui qui eut la lourde tâche de faire partie des orchestres des grands maîtres de musique classique et chaâbie et l'honneur d'accompagner, aux côtés de feu Mustapha Skandrani, le grand chanteur juif algérois, je veux parler de Lili Bonniche. Je me souviens fort bien du concert donné, au début des années 1970, au siège de la société musicale El Djazaïria El Mossilia.
Une soirée particulièrement émouvante à laquelle j'avais pris part. A un moment pourtant où des campagnes incroyables étaient menées contre notre pays accusé injustement d'antisémisme. C'est donc, dira Karima Bouchtout, à cette légende disparue il y a déjà 3 ans que le festival a décidé de rendre hommage: «Son violon-alto ou «kamendja» faisait partie de Abdelghani, ce n'était pas simplement un instrument de musique, c'était le prolongement de ses deux bras et l'expression de son émotion intérieure à chaque morceau de musique interprété.» Cela souligné, je ne partage pas pour autant l'optimisme généreusement affiché par les organisateurs du festival ainsi que par Azzedine Mihoubi, surtout lorsque le ministre de la Culture soutient: «A cette main tendue de nos aînés font écho d'innombrables petites mains, innocentes et pleines de promesses, avides de savoirs. Cette jeunesse, qui oeuvre dans le cadre associatif musical, est le plus bel exemple de la continuité du message culturel et de la pérennité de la mémoire.» Certes, mais sempiternellement loué, le mode de sauvegarde jusque-là porté par les différents maîtres et autant de sociétés musicales à l'échelle nationale ne semble plus faire recette, tant la muse chère au regretté Abderrezak Fekhardji connaît un appauvrissement certain, et des altérations à tout le moins lourdes de conséquences. Livré à lui-même, le mouvement associatif donne l'impression de se complaire dans une situation caractérisée le plus souvent par le volontarisme, le mimétisme et le seul désir de se produire, à l'initiative des appareils idéologiques d'Etat, notamment à l'occasion de soirées officielles où quelques fragments des siècles d'or de l'Andalousie sont outrageusement pervertis par d'écoeurantes gloutonneries jouées le plus souvent en ut majeur.
Les querelles byzantines entretenues jusque-là avaient, en effet, plus déifié la cacophonie que jeté les bases d'une réflexion salvatrice à même de faire en sorte que la musique chère à Mohammed Sfindja ne soit plus la chasse gardée des amateurs de festifs et autres féodalités qui s'en servent plus comme un faire-valoir au service de leur promotion sociale personnelle que comme un instrument au service de l'élévation du niveau artistique et esthétique du citoyen. (à suivre)