La musique sanaâ entre "mizane" et démesure (2e partie)

De l'avis de Léo Plenckers, la première tentative de transcription de la musique classique algéroise remonterait au XVIIIe siècle, date à laquelle Thomas Shaw, un ressortissant anglais établi à Alger, aurait consigné une mélodie en do majeur du poème «Mane yaâti qalbû lil milah».

Miracle citadin, serions-nous tentés d'écrire à l'occasion de cette neuvième édition du Festival culturel national de musique sanaâ? Loin s'en faut! Cette manifestation se décline, à l'évidence, comme une sempiternelle ritournelle proposée en sol mineur par le ministère de la Culture dont la partition protocolaire, codifiée au lendemain de la confiscation du processus révolutionnaire, demeure immuable même si elle accueille subrepticement quelques amis, pour ne pas dire quelques associés dans les affaires...Le fait que l'élément féminin soit devenu dominant au sein des associations musicales ne signifie pas pour autant une évolution tangible des esprits. Sitôt mariées, les musiciennes n'empruntent plus le chemin des associations condamnées qu'elles seront à honorer les dispositions telles qu'imposées par une société patriarcale à souhait. Si c'est pour le moral des commis de l'idéologie dominante, je veux bien, mais ce n'est certainement pas au profit de l'essor d'un patrimoine ancestral qui mérite assurément mieux, en tout cas un destin salvateur. Pour cela, il faudrait que les locataires du ministère de la Culture comprennent une fois pour toutes que la vocation de leur département n'a rien à voir avec l'organisation de spectacles, de concerts, de l'organisation de festivals ou de projections de films dans les quartiers. Leur mission est autrement plus noble tant elle consiste à favoriser des réflexions autour du sauvetage de nos patrimoines matériel et immatériel, à introduire surtout les enseignements artistiques et esthétiques dans les établissements scolaires, comme l'a revendiqué dernièrement Nouria Benghebrit, notre ministre de l'Education nationale. En la matière, le festival aurait énormément gagné à faire siens les enseignements tirés des travaux du Colloque international sur le devenir de la sanaâ en Algérie, il y a quelques années de cela. Une somptueuse touchia que cet événement ayant permis l'émergence de chercheurs algériens avisés et des rapports fructueux entre les tenants de la tradition et ceux plus jeunes qui, tout en reconnaissant à celle-ci de nombreux mérites, pensent qu'il est temps d'opter pour un système de codification susceptible de contribuer valablement à immortaliser un patrimoine que la seule transmission orale n'est plus en mesure de préserver dans toute son intégralité. Ce qui n'était pas chose aisée surtout lorsque les interventions des uns et des autres s'étaient cristallisées autour de ce noeud gordien qu'est la notation musicale. Les joutes oratoires axées le plus souvent sur des considérations subjectives n'auront pas trouvé de place sur les portées esquissées par les organisateurs. Face aux représentants du mouvement associatif peu habitués, il est vrai, à la réflexion, au débat contradictoire et à l'approche scientifique, les jeunes chercheurs n'auront eu aucun mal à transcender les quelques écueils. A l'image de Rachid Guerbas, musicologue et compositeur établi à Paris, leur religion est faite: tout en accordant un intérêt particulier à la tradition, ils considèrent tous que l'écriture est incontournable: «Elle se fera. Non?» «Elle se fait déjà», avais-je répliqué au nom de l'Association Al Andaloussia d'Alger qui proposait à l'époque, grâce à l'apport de l'ordinateur, une double culture musicale où le solfège était au service de la tradition. «Elle aurait pu se faire plutôt, renchérit Rachid Guerbas, cela nous aurait évité une hémorragie qui n'a que trop duré et des débats aussi stériles qu'inutiles.» De l'avis de Léo Plenckers, musicologue hollandais, la première tentative de transcription de la musique classique algérienne remonterait au XVIIIe siècle, date à laquelle Thomas Shaw, un ressortissant anglais établi à Alger, aurait consigné une mélodie en do majeur du poème «Mane yaâti qalbû lil milah». En 1863, un officier supérieur de la Russie tsariste en fera autant, toujours à Alger où il séjournera une année et fréquentera les cafés maures.
De cette rencontre, nous apprendra Alexandre Christianowitsch, puisque c'est de lui qu'il s'agit, grâce à son Esquisse historique de la musique arabe aux temps anciens (éditée à Cologne par Dumont-Schauberg, 1863), naîtront plusieurs transcriptions harmonisées. En 1879, Francesco Salvador-Daniel en fera autant, en publiant, notamment chez les éditions Adolphe Jordan d'Alger, un intéressant ouvrage qu'il intitulera La musique arabe, ses rapports avec la musique grecque et le chant grégorien.
(à suivre)