"Le Verbe peut-il se faire chair?" (2e partie)

«Si l'arbre se juge à ses fruits, Sidi Abdelkader al-Djilani est assurément un arbre d'une valeur inestimable. Il inspire en effet la plus ancienne des confréries soufies, la qâdiriyya, aujourd'hui encore la plus importante du monde musulman.» Abd-el-Wadûd BOUR

Le rappel à l'ordre de Zohour Boutaleb, la chargée de la communication de la Fondation Emir Abdelkader, est des plus justifiés. Passionnée qu'elle est par l'itinéraire de son illustre ancêtre, elle est de toutes les luttes, de toutes les actions lorsqu'il s'agit de placer le grand résistant sous les feux de la rampe. A plus forte raison lorsque l'auteur des somptueux Al-Mawaqqif (Les Haltes) s'était toujours réclamé de l'héritage du pôle de l'Islam, de ce juriste hors pair des écoles chaféite et hanbalite que fut Sidi Abdelkader al-Djilani. Un illustre soufi qu'appréciait notablement l'imam Ibn Taymiyah qui le cita dans son Madjmû Al-Fatâwa pour son rigorisme et son esprit d'abnégation. Abd-el-Wadûd Bour, l'heureux traducteur et préfacier de son retentissant Sirr al-Asrâr (Secret des secrets) publié par les Editions Al Boraq parle ainsi du célébrissime personnage: «Si l'arbre se juge à ses fruits, Sidi Abdelkader al-Djilani est assurément un arbre d'une valeur inestimable. Il inspire en effet la plus ancienne des confréries soufies, la qâdiriyya, aujourd'hui encore la plus importante du monde musulman.» Et parmi les plus adulées dans notre pays, convient-il de souligner, où elle compte de nombreux adeptes et exerça une influence sensible sur l'Emir Abdelkader brillant disciple qui entra en contact avec un grand maître décédé, je veux parler de Sidi Mohieddine Ibn Arabî et cheikh al-Akbar lui-même avec Sidi Boumediène ech-Choaïeb, de son vivant et après sa mort. Pour Hassan Boutaleb, membre actif de la Fondation dédiée à l'Emir, cette relation est loin d'être le fait du hasard: «Bien au contraire elle est le résultat d'un ordre préétabli, d'une Volonté divine (amr ilâhi) et procède également d'un amour profond, d'une admiration sans bornes, ainsi que d'une parfaite connaissance de la station et du rang spirituels qu'occupe le maître.» Avec Jallâl ud-Dîn Rûmi, celui qui contribua pour beaucoup à approfondir davantage l'amour insondable que j'ai pour l'illumination sublime, il est aisé de dire que tout itinéraire spirituel commence par l'appel que Dieu adresse à l'âme pour la tirer du sommeil de l'insouciance et de l'oubli. Quand l'aspirant sincère perçoit en lui-même les premiers effets de cette attirance divine qui consiste à éprouver du plaisir chaque fois qu'il pense à la glorieuse Réalité suprême, il lui faut faire, souligne avec justesse Jâmi le prestigieux disciple du grand saint al-Naqshabandi et auteur de Lawâ'ih et de Nafahât ul-uns, tous les efforts pour accroître et fortifier cette expérience, et en même temps bannir tout ce qui est incompatible avec elle. Il doit savoir par exemple, insiste la même source auteur par ailleurs de Layla wa Majnûn, que s'il passait une éternité à oeuvrer à cette communion, cela compterait pour rien, et il n'aurait pas rempli son devoir comme il aurait fallu. Dans sa Muqaddima (Discours sur l'Histoire universelle), Abderrahmane Ibn Khaldoun considère que la voie suivie par les soufis repose sur la pratique stricte de la piété, de la foi exclusive en Dieu, du renoncement aux vanités du monde, aux plaisirs, aux richesses et aux honneurs que recherche le commun des hommes. A l'évidence, il ressort clairement de son analyse historique d'abord, que le soufisme ne peut être une «spécialité» détachant la contemplation de l'action. Son but est, au contraire, de prendre une conscience plus profonde de l'unité divine et d'harmoniser davantage la volonté humaine avec la volonté divine. Ce qui fait dire à Roger Garaudy: «L'homme, tiraillé par ses convoitises et par les sollicitations extérieures, est constamment menacé de se disperser dans le multiple. Le soufisme inverse ce mouvement. La conquête de cette unité, le centre de soi, est la condition première de l'activité la plus intense et la plus vivifiante dans la communauté.» Le soufisme tel que porté par l'Emir Abdelkader, n'appelle pas à se retirer du monde: il conduit au détachement intérieur qui seul permet l'action véritable: «Celle qu'on accomplit non pas en fonction de nos visées égoïstes, de nos jouissances ou de nos ambitions, mais en fonction du Tout.» On ne peut comprendre la personnalité de ce grand homme qu'en se référant à l'enseignement et à l'éducation spirituelle qui le rattache à la voie initiatique de l'ésotérisme islamique, le soufisme. Derrière le combattant du «djihâd mineur» contre l'ennemi du dehors qui dévastait alors son pays, écrit La Vie catholique, se dévoile l'homme mystique dont la vie intime ne fut qu'un long combat contre l'infidélité que tout homme porte en lui: c'est le sens de la grande guerre sainte «al djihâd al-akbar». (A suivre)