La musique est éveil de l'âme...

«Quand Dieu a interrogé les germes, lors du pacte primordial, dans les reins d'Adam, en leur disant ‘‘Ne suis-je point votre Seigneur?'' une douceur s'est implantée dans les âmes...» Junayd al-Baghdâdî

Comme souligné dans la précédente chronique, la XIème édition de la Rencontre internationale sur les Routes de la Foi a été un grand rendez-vous scientifique. Le savoir, la réflexion et la recherche académique en rapport avec le soufisme en tant que phénomène social global y ont fait l'objet d'intéressantes communications. Celle de Rachida Kalfat de l'université de Tlemcen a particulièrement retenu mon attention...bien qu'absent physiquement...Très au fait des travaux de recherche et des interventions pertinentes de cette universitaire, je ne pouvais pas résister aux vertus de la convalescence. Ce qui me fit énormément de bien grâce à cette fusion chère aux inconditionnels de l'Illumination sublime. A plus forte raison lorsque cette anthropologue soutient qu'avec le soufisme l'intuition esthétique des mystiques se manifeste en symboles, mais aussi en rythmes, en chants et en danses, tout comme en concepts à l'instar de la philosophie depuis le fonds des âges.» Et il n'y a rien d'étonnant surtout si nous nous référons utilement à Jalâl ud-Dîn Rûmî, fondateur au XIIIe siècle de la confrérie des Mawlavîs ou derviches tourneurs, qui disait: «Dans les cadences de la musique est caché un secret; si je le révélais, il bouleverserait le monde...» Ou à ce qu'il soulignait un peu plus tard en parlant du rebab: «Ce n'est que corde sèche, bois sec, peau sèche, mais il en sort la voix du Bien-Aimé.» La même source nous apprend que c'est au pacte prééternel entre Dieu et la race adamique que les soufis rattachent la signification du sama'. Ce qui apporte un éclairage certain à la réponse faite par Junayd al-Baghdâdî, le seigneur des soufis, à la question de savoir pourquoi les soufis s'agitaient en extase pendant l'audition de la musique: «Quand Dieu a interrogé les germes, lors du pacte primordial, dans les reins d'Adam, en leur disant Ne suis-je point votre Seigneur?'' une douceur s'est implantée dans les âmes.» Quand elles entendent la musique, ce souvenir se réveille et les agite, est-il souligné dans Tabaqât al-Kubrâ. Illustration merveilleuse que cette parabole de ce sectateur de la vérité au vaste savoir, ce mortifié dans la voie de Dieu, lui qui, vivant au milieu des hommes, pratiquait la modération dans les désirs. C'est donc en tant que moyen de connaissance illuminative, parce que de «reconnaissance» au sens platonicien, que se justifie, de l'avis même de Eva de Vitray-Meyerovitch, le concert spirituel: «Le but doit toujours être, non pas le délice d'écouter de suaves mélodies, mais de saisir une allusion divine, comme le dit si bien Hallâj; la musique est éveil de l'âme, elle abolit la durée, car elle la fait se souvenir.» C'est ainsi que Abû Uthmân al-Hîrî note que les influences du monde invisible, audibles aussi bien que visibles, produisent un effet puissant sur le coeur quand elles sont en harmonie avec lui, c'est-à-dire quand le coeur est pur. Dans le même ordre d'idées, Eva de Vitray Meyerovitch n'est pas loin de penser que le samâ' est un véritable office liturgique, participation mystique et mise au diapason d'un cosmos sacralisé où toutes choses célèbrent les louanges de Dieu: «Et lorsque dans la danse des Mawlavî, les derviches, au son de la flûte de roseau (le ney,) s'élancent en tourbillonnant, c'est la ronde vertigineuse des planètes, de même que tout ce qui se meut dans la nature, qu'ils veulent symboliser. Le maître de leur confrérie voyait l'univers tout entier s'associer à leur joie triomphale.» La terre entière est une mosquée, enseignait le Prophète Sidna Mohammed (Qlsssl), et le poète en découvre la liturgie cosmique, souligne Roger Garaudy. Sans doute inspiré par les écrits de Jalâl ud-Dîn Rûmî évoquant par le tourbillonnement de la danse des derviches tourneurs la giration cosmique des planètes:
«Je vois... les eaux qui jaillissent de leurs sources... les branches des arbres qui dansent comme des pénitents, les feuilles qui battent des mains comme des ménestrels.»
Cette ouverture d'esprit et sur l'Autre a permis au soufisme de faire voler en éclats les faux-fuyants et de faire ensuite de la musique instrumentale, pourtant diabolisée par les faux dévots, un auxiliaire de la vie spirituelle. Eva de Vitray-Meyerovitch avait raison d'écrire: «Quant à la voix, on sait le rôle immense de la psalmodie qui constitue une véritable science, le tajwîd, obéissant à des règles précises. Au-delà de l'art ou de la technique elle a pour but de transformer l'homme tout entier en un instrument de musique, témoignant de la foi en l'Unique. Elle est aussi, comme le samâ, un chemin menant vers Dieu. C'est Roger Garaudy qui soulignait qu'en Islam, tous les arts mènent à la mosquée, et la mosquée à la prière: «La mosquée, prière de pierre, centre de rayonnement de toutes les activités de la communauté musulmane, est le point de convergence de tous les arts.» Le but suprême du soufi n'est-il pas d'identifier sa volonté avec la volonté de Dieu et...la perfection, où s'achève le pèlerinage de l'esprit et se parachève l'existence?