Un Algérien nommé Ferhat Abbas

La décision de l'ancien patron de l'UDMA était sincère, honnête et réfléchie: «Il a su s'adapter à un milieu politique très différent de son itinéraire et de son expérience politiques. Il a fait des efforts honnêtes pour s'intégrer à ce milieu, l'accompagner, le comprendre. Il l'a même aidé à maintenir et à consolider sa propre cohésion.» Abdelhamid MEHRI

(2e partie)
Pour Ferhat Abbas, le racisme des Français d'Algérie n'était pas identique à celui de l'Afrique du Sud: «Ce que les colons n'ont jamais admis est le fait que nous revendiquions pour échapper aux lois d'exception et nous élever à leur niveau. Cette revendication les rendait haineux et méchants, car ils avaient conservé de l'Arabe une peur viscérale venue du Moyen Âge, peur attisée par la crainte de nous voir bénéficier des mêmes droits qu'eux.» Le point de vue que voici révèle un homme politique égal à lui-même, conscient qu'il est que la nature humaine peut presser, aller dans le sens des populations exploitées sans vergogne. Dans son livre-testament, il n'avait pas oublié de faire ses adieux à ses amis français de la métropole et d'Algérie: «Particulièrement à ceux qui ont vécu à nos côtés durant notre terrible guerre de libération, souvent au péril de leur vie.» Ce sont les événements douloureux du 8 Mai 1945 et leurs milliers de morts parmi les Algériens qui sonnèrent le glas de l'idéal d'égalité cher à Ferhat Abbas qui reculait l'échéance du bain de sang, ne pouvait se relever indemne en voyant son peuple mourir un jour de fête, celui de la fin de la Seconde Guerre mondiale, et celle du nazisme. La flamme nationaliste qui vivait en son coeur depuis ses années d'étudiant, n'a fait que se raviver et déterminer l'homme que désormais la lutte armée était inévitable. De plus, accusé à tort par l'administration coloniale d'avoir provoqué ces évènements, écrira à ce propos Leïla Benamar Benmansour, Ferhat Abbas subira lui-même l'arbitraire par 11 mois de prison. Pour l'auteure de Ferhat Abbas. L'injustice il a été prouvé que ses mains étaient nettes de sang. (...): «Le 1er novembre 1954 ne le surprit pas, comme il le dit lui-même, tant il était préparé à l'éventualité de la lutte armée, dans le cas où la France refuserait l'autonomie. Il dissout sans regret son parti l'UDMA, adhère et rejoint le Front de Libération nationale (FLN) sans hésitation. Au congrès de la Soummam le 20 Août 1956, il est désigné pour siéger au Conseil national de la révolution algérienne (CNRA).» Mais ce fut non sans difficultés, avouera Abdelhamid Mehri dans une contribution publiée par le quotidien El Watan: «Ferhat Abbas représentait pour moi et pour des générations de militants PPA le porte-parole d'une école politique que nous avons combattue. Ferhat Abbas prônait, avant la Seconde Guerre mondiale, l'assimilation comme moyen pour les Algériens, soumis aux obligations de leur statut de Français, d'en acquérir les droits.» A la fin de cette guerre, les positions de l'enfant de Tahert vont évoluer vers des idées plus proches de la revendication de l'indépendance grâce aux docteurs Lamine Debbaghine et Chawki Mostefaï. Ce qui eut pour effet de donner naissance au Manifeste du peuple algérien et aux Amis du manifeste et de la liberté (AML). La tragédie du 8 Mai 1945 et la dissolution des AML ont provoqué la dislocation de cette union et emmené Ferhat Abbas à créer l'Union démocratique du manifeste algérien (UDMA).»
Les députés UDMA, révèle la même source, proposaient en conséquence à l'Assemblée nationale française le projet d'une République algérienne fédérée à une union avec la France: «Ce projet a été également combattu par notre génération et rejeté, en même temps, par le gouvernement français. Aujourd'hui, avec le recul, je demeure convaincu que le combat contre la politique prônée par Ferhat Abbas, pour la solution du problème algérien devait être mené. Et il est heureux qu'il l'ait été.» Comme le soulignait si bien Hocine Ait Ahmed, le 1er Novembre 1954 a contribué à faire reculer le passé avec ses clivages politiques. Le 1er Novembre a éloigné ce passé avec ses clivages politiques. Mais pour Abdelhamid Mehri, c'est l'homme de ce passé qui est accueilli au sein du FLN par les hommes qui l'ont combattu: «Tous les dirigeants de première ligne de la révolution étaient, en effet, issus du PPA, son principal adversaire politique. L'événement n'était pas anodin et les contacts au début étaient un peu laborieux et prudents. Les retenues et les réserves étaient peut-être de la même nature des deux côtés. L'adhésion de Ferhat Abbas au FLN ne pouvait effacer d'un trait les traces d'un passé chargé de divergences politiques et idéologiques, mais aussi de préjugés et de séquelles de polémiques pas toujours heureuses.» La même source estime, cependant, que la décision de l'ancien patron de l'UDMA était sincère, honnête et réfléchie: «Il a su s'adapter à un milieu politique très différent de son itinéraire et de son expérience politiques. Il a fait des efforts honnêtes pour s'intégrer à ce milieu, l'accompagner, le comprendre. Il l'a même aidé à maintenir et à consolider sa propre cohésion. Son apport au combat de la libération était considérable et son rôle au sein des organismes dirigeants de la révolution (CCE et GPRA) très important.» Abane Ramdane et les assises du Congrès de la Soummam y contribuèrent pleinement. (A suivre)