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À LA CROISÉE DES CHEMINS

L'Algérie peut-elle compter sur sa jeunesse?

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Les défis du pays sont immenses. Il serait indiqué de proposer une alternative crédible à ces jeunesLes défis du pays sont immenses. Il serait indiqué de proposer une alternative crédible à ces jeunes

«La fortune des aïeux s'épuisera, l'adresse des mains restera.»

Une mutation sociologique à bas bruit et apparemment irréversible est en train de formater le devenir du pays dans un contexte de tarissement de la rente auquel elle ne s'est pas suffisamment préparée. C'est peut-être une bonne chose que cette prise de conscience parce qu'elle va nous permettre de ne compter que sur nous-même, nos savoirs, nos savoir-faire en dehors de toute velléité de compter sur l'utopie du retournement du marché ou celle encore plus improbable de l'aide de pays amis ou frères. Qui seraient les artisans de cette vision nouvelle du compter sur soi si ce n'est la jeunesse? Dans cette contribution je veux proposer des pistes pour une sortie par le haut de la situation délicate actuelle en comptant sur la meilleure énergie du pays, celle de cette énergie inépuisable, dynamique, inventive, à savoir une jeunesse exubérante qui ne demande qu'à montrer son talent et Dieu sait qu'elle en a. Cependant, du fait d'une communication insuffisante les jeunes concernés au premier chef (ils représentent 75% de la population) semblent ne pas comprendre les enjeux actuels. Pour eux, l'essentiel est de développer des stratégies individuelles aussi inventives les unes que les autres à même de garder la tête hors de l'eau. Cela ne veut pas dire qu'ils vivent en vase clos. Nous n'avons pas encore fait le tour de toutes les possibilités «offertes» par Facebook aux jeunes qui échangent, se mettent au courant et développent des liens.
Pourquoi c'est toujours avec appréhension qu'ils sont vus du fait qu'ils seraient facilement manipulables? Une certitude, cependant c'est qu'ils sont pleins de vie! Et qu'ils arrivent tant bien que mal à naviguer dans un environnement quotidien que nous, adultes, nous n'arrivons pas à maîtriser. C'est un fait que les technologies de l'information et de la communication ont fait plus pour l'éveil des jeunes que toutes les leçons à l'ancienne, même celles des parents. Les jeunes nous échappent ils sont sur la Toile, ils ont plus d'amis «virtuels» en dehors de l'Algérie que d'amis réels en Algérie. Cependant, ces technologies ont leurs faces sombres. A titre d'exemple, le viber est en train de se substituer aux opérateurs téléphoniques «gratuitement» apparemment sachant que rien n'est gratuit dans ce bas monde, il y a quelque part un big brother qui épie les faits et les gestes de tous ceux qui y sont abonnés et qui à un moment ou à un autre présentera l'addition.

à quoi rêvent ces jeunes?
Dans plusieurs de mes interventions j'avais mis en exergue la disparition graduelle des grands récits patriotiques et familiaux et même religieux parce que de mon point de vue, ils ont raté leur mutation pour être expliqués avec les technologies du Web 2.0. A titre d'exemple, la fête de l'Aïd est devenue virtuelle en termes de visites. Un simple SMS: le minimum syndical dirions-nous permet de faire ce qui reste de la symbolique du devoir sans parler avec la personne ou encore mieux en évitant de la voir. On l'aura compris, tout ceci participe de l'effritement identitaire et peu de choses ont été faites pour l'endiguer. Car il n'y a pas de personnes responsables capables de parler leurs langages. Il s'ensuit alors des solutions à l'ancienne; des soporifiques comme les récitals où l'on ramène à prix d'or des troubadours pour venir divertir une jeunesse (qui ne représente pas toute la jeunesse du pays, notamment celle de l'Algérie profonde). C'est aussi le soporifique du football qui permet de vendre des moments de bonheur là aussi au prix fort en important des joueurs off-shore qui, une fois leurs chèques touchés, rentrent chez eux. C'est aussi la mosquée qui a ses fidèles formatés mais qui n'oublient pas pour autant à leurs façons les nouvelles technologies.
«Les jeunes Algériens lit-on sur une publication de DNA sont parmi les plus pessimistes du Monde arabe. Selon l'étude «Silatech» réalisée, en juin 2009, par l'Institut américain Gallup, les jeunes Algériens apparaissent désabusés, ayant peu confiance en leurs gouvernants. Si le mal-être des jeunes Algériens s'exprime par leur volonté de fuir leur pays, une grande partie des jeunes interrogés se dit «ligotée», incapable de mener la vie dont ils rêvent. (...) Les jeunes Algériens songent à fonder une vie de famille (40%), décrocher un bon poste d'emploi (32%) et mener une vie religieuse et spirituelle équilibrée (35%). La majorité des 15-29 ans aspirent à travailler à leur compte (46%). Seuls 32% des jeunes interrogés aimeraient intégrer une entreprise étatique et 15% voudraient travailler dans le privé. A la question de savoir s'ils prévoient de lancer leur propre entreprise dans 12 mois à venir, 30% des jeunes Algériens répondent par l'affirmative (contre 38% de Tunisiens et 19% de Marocains). Un esprit d'entreprise qui laisse les chercheurs américains pantois: seuls 4% d'Américains âgés de 15 à 29 ans, précise-t-on, songent à se lancer dans l'aventure.
Pour autant, ils ne croient pas en leur chance de réussite. Les chercheurs de Gallup s'étonnent du fait qu'en dépit d'une croissance économique reboostée, les 15-29 ans soient aussi pessimistes: seulement 39% des jeunes Algériens croient en leur chance de réussir une entreprise et 36% croient en la volonté du gouvernement de les laisser conduire leurs affaires. C'est le plus faible taux dans toute la région du Monde arabe.» (1) «Les jeunes Algériens se plaignent notamment des barrières érigées à leur encontre: moins de 25% pensent que le gouvernement algérien permettrait à n'importe qui de se lancer dans les affaires. 87% de la jeunesse algérienne se plaint de la corruption. A une question ouverte sur les obstacles à l'emploi, la plupart des jeunes soulignent que les postes de travail sont pourvus uniquement à ceux qui sont «connectés» à des réseaux bien établis. C'est-à-dire aux pistonnés. Les jeunes continuent, malgré tout, à se battre: 77% des jeunes Algériens participent à des stages de formation en vue d'optimiser leurs chances pour accéder à un bon poste d'emploi. (...) La jeunesse algérienne se révèle plus exigeante, en comparaison avec les pays voisins. Seuls 46% des Algériens se disent prêts à se déplacer dans une autre région de leur pays pour accéder à un emploi plus attractif alors qu'ils sont plus de 75% de Tunisiens et 60% de Marocains. L'étude révèle, par ailleurs, que 26% des Algériens ont déjà refusé une offre d'emploi. 48% des jeunes ayant rejeté des propositions d'emploi en Algérie (les salaires étaient trop bas) (...) Les 15-29 ans seraient-ils à ce point désillusionnés qu'ils chercheraient à quitter leur pays par n'importe quel moyen? Seuls 42% des jeunes Algériens se disent libres de mener leur vie comme ils l'entendent. Une tendance assez faible en comparaison avec les Mauritaniens (65%), les Tunisiens (65%) et les Marocains (58%). Les jeunes ne se sentent pas «impliqués» dans les projets de leur pays envers le progrès. Ils gardent néanmoins leur esprit de débrouille, ultime tentative de survie: 82% des Algériens jugent que les jeunes font ce qu'ils peuvent pour s'en sortir.» (1) Il est vrai que les jeunes élites se sentent marginalisées, ou pas entendues, alors qu'elles sont mues par une dynamique qui ne cherche pas de nouvelles idées qu'à impulser le changement et le renouveau et que leurs compétences dans différents domaines ont été plus d'une fois démontrées. De plus, les jeunes Algériens n'ayant pas régularisé leur situation vis-à-vis du Service national sont interdits de toute activité professionnelle.
En dehors de la débrouille pour vivre ou survivre, il se trouve, cependant des jeunes - peu nombreux- qui sont branchés sur ce qu'ils pensent être l'universel. On apprend par exemple que les jeunes sont branchés à la nouvelle musique Metal Algérien Traxx des noms aussi bizarres que ceux à une certaine époque du raï. La contribution suivante nous raconte l'engouement pour ce nouveau soporifique: «Omar, vocaliste du groupe de Métal Algérien Traxx devant une foule de jeunes en liesse venus des quatre coins d'Algérie à Constantine (est) pour Fest 213, un rare festival de rock et métal. (...) Les participants font des «head-Bang» (mouvements circulaires de la tête, typiques de la danse métal) et des «walls of Death» («murs de la mort») constitués de deux rangées de personnes qui s'entrechoquent, le corps en transe, en libérant des rugissements. (...) Le métal algérien est né dans les années 1990, en pleine décennie noire de terrorisme. Il bénéficiait alors d'un relatif soutien de l'État, soucieux de lutter contre la propagation des idées intégristes. (...) Le gouvernement «conçoit des politiques culturelles qui servent à contrôler la pensée» et ne permettent pas aux citoyens «de s'épanouir dans leur culture diversifiée», regrette Malik Chaoui, activiste d'un groupe de travail indépendant sur la politique culturelle en Algérie (Gtpca). Mais les artistes alternatifs algériens ne s'avouent pas vaincus et trouvent des stratégies de contournement, utilisant largement les plateformes de diffusion Web et les réseaux sociaux. En juin, le Holi collectif, a lancé sur une plage de Béjaïa, à 250 km à l'est d'Alger, le «Holi Festival Algeria», première édition algérienne du Festival international des couleurs, inspiré du rite indien. Sur la plage, des milliers de jeunes ont dansé sur de l'électro tout en se jetant de la poudre de couleurs». (2)

Le mimétisme ravageur d'un Occident pervers
Dans le même ordre on se souvient que l'élection de Miss Algérie pour représenter les «valeurs algériennes» a été un flop. On flatte toutes les pulsions débilisantes avec les émissions de type «star'ac» encore un autre mimétisme, avec des chanteurs payés à prix d'or sans compter naturellement l'opium du peuple qui nous coûte les yeux de la tête, le football et le marécage de sa gestion avec des traitements scandaleux qui condamnent définitivement l'Ecole censée être un ascenseur social du mérite et du travail. Nous sommes encore des indigènes qui n'ont pas encore déprogrammé le logiciel de la soumission intellectuelle et de la colonisation mentale et de l'injonction au marché et à une culture dominante du fait que nos défenses culturelles immunitaires sont laminées. Quelles sont ces «valeurs» qui consistent à singer dans sa dimension rétrograde un Occident pervers? Sont-ce celles qui pourraient nous permettre de conquérir le monde? Celle qui, au lieu de le suivre dans ce qu'il a de plus performant avec des valeurs comme celles de la science, de l'effort, de la sueur, du travail bien fait? Pendant que les Algériens s'occupent de se divertir en empruntant la pente dangereuse de la facilité le monde avance. Justement, pour parler de discipline noble, les mathématiques, une information que l'Occident ne publie pas comme il se doit, celle de l'octroi de la médaille Fields équivalent du prix Nobel de mathématiques, en août 2014 pour la première fois à une Iranienne, une musulmane de 37 ans! Maryam Mirzakhani. Pour l'histoire, la Perse (Iran actuel) a toujours eu une grande contribution aux progrès mathématiques grâce aux grands hommes comme al-Khawarizmi (l'inventeur de l'algèbre), Omar Khayyam (Résolution des équations du 3e degré...) De nos jours, l´Iran est une puissance technologique, performante. Elle fabrique ses chars, ses avions et ses drones. Ses missiles sont divers, Par ailleurs, l'Iran a créé et a mis en orbite, son premier satellite. (3)
Malgré ces dérives, les jeunes, objet de toutes les manipulations, ne demandent qu'à vivre, étudier et faire preuve d'imagination. Une petite anecdote: des harraga en mer écoutent la radio et apprennent que l'Équipe nationale a battu la Zambie. Demi-tour vers la mère-patrie pour fêter l'évènement dignement. Tôt, le lendemain, les harraga repartent à l'aventure et risquent leur vie. Mohamed Si Baghdadi décrit admirablement ces jeunes qui en veulent (...).: «Pour qui connaît nos jeunes de près, pour qui leur parle et les écoute, la vérité est simple: ils sont loin de se chosifier sous l'effet de l'ennui. Non, l'ennui ne les chosifie pas. Bien au contraire, ils enragent, fulminent et veulent tout culbuter. Tout les stimule: l'ennui et l'injustice, la malvie et le mépris. Alors, en attendant, ils vivent, écrivent, composent et chantent du rap, comme Dadou Finomen, ou les jeunes du Club des poètes de Souk-Ahras, font de la musique comme les enfants de Timimoun, Béchar ou Kenadsa, dessinent et peignent comme les élèves de Karim Sergoua, photographient et exposent comme les jeunes de Flash Art, font du théâtre comme les comédiens de Fethi, inventent des contes qui parlent de leurs droits bafoués, de leurs droits à défendre et créent de nouveaux systèmes informatiques, technologiques et scientifiques.» (4)

Ce que je crois
Les vrais défis du pays sont d'avoir une vision, non pas celle de suivre cette jeunesse dans l'air du temps, mais de lui indiquer le devoir envers le pays, par la contribution de chacun. Qu'allons-nous laisser aux générations suivantes? À nous de nous organiser pour donner de l'espoir à cette jeunesse. Pour cela, seul le parler vrai, le patriotisme, la fidélité aux valeurs nous permettront enfin de bâtir une Algérie qui sortira de la malédiction de la rente pour se mettre au travail. A l'instar de ce qu'a fait Franklin Roosevelt avec le New Deal, il nous faut une «armée du développement national», une réelle politique de grands travaux qui donnerait du travail et des opportunités de création de richesse à ces dizaines de milliers de diplômés. Imaginons pour rêver qu'il y ait en Algérie des concours de performance en tout, en sport, aux jeux d'échecs, en mathématiques. Imaginons que nous disons à chaque écolier dans le cadre du Développement Durable qui ne doit pas être un slogan, à chaque étudiant d'être utile en plantant un arbre, c'est au total 10 millions d'arbres qui formeraient le plus sûr barrage contre le changement climatique. Imaginons cette jeunesse fascinée par l'avenir et prête à se défoncer pour le pays. Donnons lui du grain à moudre en lui expliquant la transition vers un Développement Humain Durable. Les défis du pays sont immenses. Il serait indiqué de proposer une alternative crédible à ces jeunes. Quelle serait l'utopie mobilisatrice qui permettrait d'intégrer la vraie force vive de ce pays autour d'un projet en phase avec le développement du monde? Ayons confiance en nous-mêmes. Il est nécessaire de revisiter fondamentalement le système éducatif. Le développement ne peut se faire sans l'université qu'il faut impliquer. Nos dirigeants doivent écouter en toute humilité, sans condescendance, avant qu'il ne soit trop tard. Demain se prépare ici et maintenant... Imaginons, pour rêver, que le pays décide de mettre en oeuvre dans le cadre du Développement Durable une politique de grands travaux. Il mobilisera dans le cadre du Service national, véritable matrice du nationalisme et de l'identité, des jeunes capables de faire reverdir le Sahara, de créer au Sud des villes nouvelles, de s'attaquer aux changements climatiques, d'être les pionniers d'une stratégie qui tourne le dos au tout-hydrocarbures et qui s'engage à marche forcée dans les énergies renouvelables. En définitive, il nous faut retrouver cette âme de pionnier que l'on avait à l'Indépendance en mobilisant, autour d'un cap. C'est peut-être cela qu'attend la Jeunesse.

1.http://www.algerie360.com/algerie/emploi-reussite-sociale-affaires-emigration-famille%E2%80%A6-a-quoi-revent-les-jeunes-algeriens/ Source de l'article: DNA-algerie
2.http://www.goodplanet.info/actualite/2015/11/23/en-algerie-metal-et-rock-resistent-au-carcan-de-la-culture-officielle/#sthash.YwxPBk4z.dpuf
3.Chems Eddine Chitour http://www.mondialisation.ca/misere-morale-en-algerie-le-mimetisme-ravageur-dun-occident-pervers/5402123
4. Si Mohammed Baghdadi 2 A Yasmina Khadra: Qui sont les vrais assassins? 25.01. 2009
5. Chems Eddine Chitour http://www.legrandsoir.info/A-cette-souffrante-Algerie-ma-part-de-verite.html

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