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CONTRE LES ENVAHISSEURS

Les chants de résistance des Algériens

Par
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Ali Maâchi-Slimane AzemAli Maâchi-Slimane Azem

«Le patriotisme c'est l'amour des siens. Le nationalisme c'est la haine des autres.» Romain Gary

L'histoire de l'Algérie est celle d'un pays qui a connu plusieurs envahisseurs qui ont tous été expulsés. Ce ne fut pas simple et chaque région de ce vaste pays, un peu comme la surface de l'Europe, a lutté pour la liberté et l'indépendance. C'est de notre point de vue un hommage à rendre à l'Algérienne et à l'Algérien d'avoir chacun à sa façon lutté avec les armes, avec l'esprit, avec ses dispositions physiques, avec ses affinités artistiques ou sportives.
Dans cette contribution, nous voulons mettre l'accent sur la poésie et le chant qui ont accompagné les heurs et les malheurs de l'Algérie. En règle générale, les poèmes et les chants étaient des hymnes à la liberté en décrivant la douleur des vaincus, mais on trouve, pourquoi ne pas le dire et ceci sans porter de jugements de valeur des aèdes, des troubadours pour chanter les exploits des envahisseurs. On sait que l'armée d'invasion ira jusqu'à susciter et encourager ce type de chants tout à sa gloire.
Venture de Paradis en 1894 rapporte un chant algérien du XVIIIe siècle, composé à l'occasion du bombardement d'Alger par les Danois en juillet 1770. Il immortalise la gloire des Algériens face aux Danois. Les vers composant ce chant chantent la victoire de l'armée du sultan face aux ennemis, aux chrétiens et aux infidèles.

Les enfumades du Dahra
Après l'invasion tragique un matin de juillet 1830, comment «oublier» de rendre hommage à toute une tribu, symbole de l'héroïsme. Les enfumades du Dahra furent l'objet d'un documentaire rehaussé par le témoignage de Hadja Zohra, arrière-petite-fille d'une survivante. Le lendemain du crime, Mohamed Ben Mohamed inspecte les lieux à cheval et retrouve deux survivants, deux miraculés de l'enfer: un homme, Bouhraoua et Aïcha Bent M'hamed. Le sauveur se marie avec la survivante Aïcha. De cette union naissent les grands-parents de Zohra qui récitent des poèmes populaires relatant le massacre des anciens. Dans le même ton, la culture populaire transmise de génération en génération a permis à Guerine Abdelkader de publier un recueil de poèmes «La Brûlure - Les enfumades de la Dahra» qui raconte par le biais d'un «Goual» ou troubadour, allant de hameau en hameau, de souk en souk porter les bonnes et les mauvaises nouvelles. Ce troubadour, faisant parfois des rêves prémonitoires, dépêche sa personne chez les Ouled Riah pour leur porter la mauvaise nouvelle représentée par l'invasion de leur pays et localité par la soldatesque française, un certain 5 juillet 1830. Quelques passages du livre: «Que veulent-ils chez nous? Que vont-ils faire de nous? se demandèrent bruyamment et nerveusement les uns et les autres...» «Ils veulent poser des lois roumi auxquelles l'Arabe est bien soumis, Ils sont en route et seront là, Pour faire l'enfer de l'au-delà. Ils veulent la terre et le bétail, Et toi l'esclave qui obéit, Les bêtes qu'ils veulent et la volaille, Et toi, étranger dans ton pays.» «Nous étions mille et une personnes, Avides de paix jusqu'à l'aumône, Coincées dedans les vieilles grottes, Cernées d'une force qui porte des bottes, Nous étions mille et un cadavres, Virés du temps d'une vie macabre, Brûlés vivants d'un feu banal, A l'ordre bref du général.» Le jugement sans concession de Victor Hugo est pour nous un repère: «Armand Jacques dit Achille Leroy de Saint-Arnaud avait les états de service d'un chacal.» (1)

L'écrasement de la Révolte de 1871
Après l'écrasement de 1871 écrit Salem Chaker, la poésie kabyle va être marquée pendant des décennies par un pessimisme profond: le monde ancien s'écroule, les valeurs sociales ancestrales s'effondrent et l'on assiste impuissant à une totale inversion des hiérarchies morales et sociales. Les collaborateurs ont les faveurs des Français qui leur confient l'administration de leurs concitoyens... Comme l'a écrit si bien Mammeri (1968), nul mieux que le grand poète Si Mohand (v.1845-1906) n'incarne mieux cette période de désespérance. Par sa personnalité d'abord, son village originel fut rasé en 1857 lors de la campagne du maréchal Randon, sa famille subit de plein fouet la répression de 1871. Son père fut fusillé, son oncle déporté en Nouvelle Calédonie. Tous leurs biens furent saisis. Il devient poète errant menant une vie de vagabond. Il sombra dans la drogue et l'alcool. Bien qu'en rupture avec son milieu, sa poésie sera reconnue. Il est le poète des vaincus. Comme nous dit Mammeri, sa poésie est celle d'une faillite irrémédiable, de l'universel Naufrage: «Je jure que de Tizi Ouzou - jusqu'à l'Akfadou- Personne ne me dictera sa loi - Mieux vaut se briser que de plier-Mieux vaut la malédiction - Que (de vivre) là où les chefs sont des proxénètes - L'exil est inscrit sur mon front -Par Dieu nous quitterons le pays - Plutôt que d'encourir la punition divine parmi ces porcs.» (2)

Aux origines de la chanson «El Menfi»
L'anthropologue Melica Ouennoughi dans un ouvrage sur la Nouvelle Calédonie a ressuscité un pan de cette douloureuse histoire à la fois sur le plan anthropologique et sur le plan agricole avec ce «marqueur» qu'est le palmier dattier. L'histoire commence par une révolte, une de plus contre les hordes coloniales. Ce qui est remarquable chez les peuples qui ne veulent pas mourir, c'est la lutte contre l'acculturation en tenant à leurs repères; la France les a dépossédés, ruinés, déportés, tondus, mais elle n'a pas pu, malgré toutes les manoeuvres, les intégrer en les désintégrant. Arrachés à leur terre natale, séparés de leurs proches, déportés par convois successifs vers les bagnes du Pacifique, les déportés devaient aussi lutter contre l'acculturation, pour ne pas perdre leur âme et leurs coutumes. Les descendants ont créé, en 1969/1970, une «Association des Arabes et des amis des Arabes» pour prendre en charge l'histoire et perpétuer la mémoire collective de leurs ancêtres. Les filles de déportés ont perpétué pieusement la mémoire: «Notre mère était une grande femme; elle était une fille rebelle aussi; elle voulait toujours nous éduquer avec la coutume algérienne. Elle maîtrisait bien la langue de son père. Il fallait toujours qu'on soit réunis. Elle nous parlait quelques mots d'arabe. Elle avait une grande admiration pour son père. Elle en était fière et c'est comme si elle avait ce rôle de transmettre la coutume des anciens: c'était une femme autoritaire», «Chacune à leur manière avait le devoir de transmettre la tradition», à travers notamment «le port du foulard berbère, les plats traditionnels, les récits et les mots à consonance arabo-berbère...» La chanson «El Menfi» (le Déporté) interprétée par le chanteur Akli Yahyaten était chantée en Nouvelle-Calédonie au XIXe siècle par les déportés algériens, On ne peut parler justement des déportés sans citer quelques paroles douloureuses de la chanson interprétée magistralement par Akli Yahyaten - que Dieu lui prête longue vie - pour avoir su nous faire vibrer: «Aw ki dawni le tribunal, jadarmiya kbaar wisghaar, aa wissensla tewzen qantar, darbouni aâm wa n'haar, 3ala dakhla haffouli raas, wa aâtaouni zawra ou payas, goulou lommi matebkeesh yal menfi waldek rabbi mayy khalleesh.» «Quand ils m'ont amené au tribunal, les gendarmes grands et petits, m'ont mis une chaîne qui pèse un quintal, Ils m'ont condamné à un an et un jour, ils m'ont rasé la tête et m'ont donné une couverture et une paillasse. Dites à ma mère de ne pas pleurer, Dieu n'abandonnera pas ton fils» Cette supplique revendique deux repères: la religion et la mère. Cette mère, dernier lien ombilical qui lui reste et qu'il doit tenter de rassurer. Cette mère est en fait, notre mère, cette Algérie souffrante de voir ses meilleurs fils lui être arrachés pour l'inconnu, sans espoir de retour.»(3)
Dans un entretien, le réalisateur et producteur Ali Beloud nous embarque sur les traces du Mouvement national, il revient avec un projet qui concerne «La résistance du peuple algérien par la poésie et la chanson». Pour le réalisateur Ali Beloud qui a remis à l'honneur deux chansons de la résistance, la première chanson est peu connue par le public, mais elle est présente et appréciée par les historiens, elle s'intitule Kif n'aâmalou (comment faire) de Hadj Guioum, du nom de Guillaume II, empereur d'Allemagne, exilé à la fin de la Grande Guerre, qui est en sorte la prémice de l'une des plus grandes catastrophes que l'humanité ait connues. C'est-à-dire, celle qui a commencé en 1914 et s'est terminée en 1945. (...) Elle a été rédigée en 1931 par un troubadour algérien qui s'appelle Houari Hanani, pratiquement inconnu du grand public qui a repris sa musique jusqu'à nos jours sans le savoir, mais sous une version raï où les paroles sont totalement détournées qui ont dénaturé la chanson révolutionnaire de ce militant nationaliste A chaque fois que ces chanteurs raï interprètent Shab El Baroud, ils insultent le Mouvement national et insultent cet homme qui a passé sa vie à lutter contre le colonialisme. Dans l'esprit de Hanani, cette chanson venait à contre-courant du centenaire et non pas seulement de l'exposition coloniale de 1931. Il le dit dans la chanson. Le centenaire de l'Algérie 1830-1930, marquait pour la colonisation, le succès définitif d'une prise de territoire et l'asservissement d'un peuple, d'une manière irréversible. Cette année-là, la rue reprit sa fronde face aux manifestations insultantes des Français. Shab el Baroud de Houari Hennani vient comme une réaction géniale contre cet esprit de suffisance.» (4)

Haj Guioum: la chanson comme instrument de guerre
«Kif naâmlou est une chanson tragi-comique populaire produite pour persiffler l'ennemi.
Elle visait particulièrement la France coloniale. Son auteur est le peuple, anonymement et collectivement responsable d'un acte symbolique d'alliance avec l'Allemagne, contre la Triple Entente. (...) Repris par les Français, qui par tous les moyens essayèrent d'en «corrompre» les paroles, le texte résolument ironique a fermement résisté pour mettre à l'honneur, El-Hadj Guillaume, le Kaiser allemand qui s'opposa à la France et à ses alliés (...) Le texte a résisté à tous les chocs en se manifestant comme une première affirmation nationaliste, ce qui en fait un document exceptionnel.» (4)
Dans le même ordre de cette chanson, l'historien, Joseph Desparmet, publie en 1932 une chanson, vulgarisée à Alger et aux provinces limitrophes. Desparmet analyse le rôle joué par la chanson de geste chez les «indigènes». C'est un moyen de consolation du peuple abattu par la guerre et la présence coloniale. Cette consolation se fait à travers la glorification des exploits des héros de l'Islam au temps des guerres de religion. «Eh! Français que t'imagines-tu? Alger n'est pas ton bien! L'Allemand vient qui te l'enlèvera. Il est fatal qu'elle redevienne ce qu'elle était jadis. Refrain: Aie, Aie, que faire contre lui, Hadj Guillaume, son bonheur (son étoile) monte.» Les chansons répandues dans l'Algérois pendant la Grande Guerre racontent sur le même air, les évènements d'actualité qui arrivent de l'autre rive de la Méditerranée, parce que les Algériens y étaient enrôlés. «Quand nous prîmes notre fusil et nos armes, Chacune de nos mères pleura et se lamenta, disant: Aie! Quand aurais-je quelque répit? Mon fils m'a laissé à l'abandon (refrain): Aie! Aie! Aie! que faire contre eux (les Allemands). Les Français voient abattre leur drapeau.» «Nous avons laissé nos femmes enceintes, Pour les beaux yeux du général Joffre. (Même refrain)» «Quand nous fûmes montés dans le train, On nous compta comme des moutons, Pendant que nos parents pleuraient sur nous. Mon Dieu! qu'est- ce que cette affliction? Aie, aie! aie pour ces Allemands! On nous a emmenés, Enfants et jeunes hommes, dominer toutes les nations européennes.» (5)

Le chant outil de mobilisation pendant la révolution
Le chant patriotique a accompagné la Révolution et lui a donné un contenu épique. «Min Djibalina (De nos montagnes), écrit Lamine Bechichi ancien ministre, que les Scouts musulmans algériens ont exécuté le 8 Mai 1945 à Sétif, comportait entre ses lignes et ses refrains un «défi des plus audacieux au - Régiment de Sambre et Meuse - qui inspira sa musique», Le texte littéraire de ce chant a été écrit en 1931 par le poète algérien Mohamed Laïd Al Khalifa. Le chef scout Hassen Belkired avait chanté, en 1942 à Constantine, «Min Djibalina Talaâ Saout El Ahrar» (De nos montagnes s'est élevée la voix des hommes libres), (...) Les chants patriotiques algériens sont des poèmes, chants populaires et parfois chansons musicales qui ont été chantés, scandés par les combattants algériens et la population algérienne pendant et après la Guerre d'Algérie. Ils font aujourd'hui partie du patrimoine culturel et musical algérien. On peut diviser ces chants en trois catégories(6).
Les poèmes, écrits par de grands poètes notamment Moufdi Zakaria, avec le très connu hymne algérien Kassaman. On peut citer aussi Messali Hadj et enfin Abdelhamid Ben Badis qui a écrit «Chaabou el Djazairi muslimoun wa ila al ûrubati yantassib». Citons aussi le chant algérien «A Thamourth». Les chansons, écrites par des chanteurs algériens pour signifier l'amour de la patrie juste après l'indépendance.» (6)
«Ayama a'zizen ourathrou.» «Ma mère qui m'est chère ne pleure pas.» Cette chanson est fabuleuse de Farid Ali et d'une valeur inestimable. Matoub l'a reprise et a eu un très grand succès. Parmi Les autres chansons de la Révolution citons sans être exhaustif celle de Ali Maâchi qui est une perle, en ce sens elle fait l'unanimité: «Ya nass a mahou houbi el akbar, ya nass a mahou houbi el a3dham, law tas'alouni nafrah ou nabchar (bis), wen koul biladi el djazaïr» «O gens quel est mon plus grand amour? Si vous m'interrogez je serais content de vous annoncer la bonne nouvelle en vous disant c'est mon pays l'Algérie!» Ali Maâchi est né à Tiaret en 1927. Au déclenchement de la guerre de libération, les musiciens de la troupe Saffir Ettarab qu'il dirige, s'engagent dans la révolution. Ali Maâchi fut lâchement assassiné le 8 juin 1958. Il fut pendu, en même temps les pieds en pleine place publique Carnot à Tiaret. Nous pouvons conclure sans être exhaustif avec Slimane Azem et son beau poème «»Ffegh ay ajrad tamurt iw»´» (Criquet, sors de ma terre!). «Criquet, sors de ma terre! Le bien que tu y avais trouvé a été gommé à jamais».
Nous devons nous souvenir Je me souviens est une plaque minéralogique comme le fait le Canada que nous devons l'exhiber à chaque anniversaire de nos douleurs. En effet il n'y a pas de jours dans l'année où l'on ne commémore pas une tragédie de sang et de larmes. La lutte pour la liberté a été une constante des Algériens et des Algériennes et, de mon point de vue, il serait juste légitime d'associer à cette indépendance dans la douleur, tous ceux qui pendant 132 ans ont lutté et souffert et ont témoigné de différentes façons dans la chanson. La Révolution de Novembre appartient aussi à tous ceux qui d'une façon ou d'une autre, et pas seulement par les armes, ont permis l'indépendance. Ils sont nombreux ceux qui se sont battus sans m'as-tu vu, sans rien demander en échange convaincus qu'ils ont fait leur devoir.

1. http://www.legrandsoir.info/Algerie-1845-un-jour-de-mai-Il-etait-une-fois-les-enfumades.html
2.Salem Chaker: La période noire 1870-1940) Revue du monde musulman et de la Méditerranée Volume 51 N°1 pp. 11-31 Année 1989
3.Mélica Ouennoughi:Les déportés maghrébins en Nouvelle-Calédonie et la culture du palmier dattier (1864 à nos jours) Casbah Editions 2008.
4.Entretien réalisé par Belkacem Rouache http://www.letempsdz.com/index.php/178449-le-r%C3%A9alisateur-et-producteur-ali-beloud-%C2%ABd-anciennes-chansons-engag%C3%A9es-ont-%C3%A9t%C3%A9-d%C3%A9natur%C3% A9es%C2%BB
5.«Les chansons de geste de 1830 à 1914 dans la Mitidja», Joseph Desparmet, dans http://bu.univ-ouargla.dz/Theses%20DOCTORAT/Safa-Ouled-Haddar-Doctorat.pdf
6. http://www.constantine-aps.dz/spip.php?page =imprimer&id_article=14276

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