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17 OCTOBRE 1961

Un crime d'Etat non reconnu au nom du racisme

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Ce qui s'est passé le 17 octobre 1961 et les jours suivants dépasse de loin en cruauté les nuits de Cristal du IIIe ReichCe qui s'est passé le 17 octobre 1961 et les jours suivants dépasse de loin en cruauté les nuits de Cristal du IIIe Reich

«La France reconnaît publiquement sa responsabilité dans les massacres causés par la répression du 17 octobre 1961 à Paris, de manifestants algériens réclamant l'indépendance de leur pays.» Projet de loi présenté par le sénateur Patrick Menucci le 17 octobre 2016

On aura tout dit du 17 octobre 1961, cet énième crime contre l'humanité par la patrie des droits de l'homme qui, faut-il le rappeler, a été mis en pratique en Algérie quarante ans après leurs proclamation en 1789, ces droits de l'homme, lors d'une invasion abjecte un matin de juillet 1830. Les atrocités commises pendant cette manifestation pacifique le 17 octobre d'Algériens, ont été passées sous silence par le gouvernement et les médias français pendant bien trop longtemps. Que s'est-il passé? Le triste préfet Maurice Papon- qui avait les états de service d'un chacal en Algérie pour paraphraser Victor Hugo évaluant ceux du sanguinaire Saint Arnaud qui lui aussi s'est illustré dans les enfumades du Dahra en 1845- a commandité le massacre. Bilan: des centaines de morts, 11.500 arrêtés et torturés, frappés ou même tout simplement jetés à la Seine. Dans les rues de Paris le 17 octobre 1961, refusant tout simplement de se soumettre au couvre-feu imposé aux seuls Algériens, 10.000 personnes seront interpellées, durant les jours suivants. 1500 sont charterisées vers l'Algérie où une réception leur fut organisée. J'ai déjà eu à écrire dans plusieurs de mes contributions mon indignation et à rapporter les évènements tragiques, notamment le martyre de la jeune collégienne dont les derniers instants ont du être tragiques. Dans cette contribution je vais rapidement sacrifier à l'habitude pour décrire très succinctement ce qui s'est passé ce mardi 17 octobre 1961 et les jours suivants qui ont vu les ratonnades se poursuivre.

17 octobre 1961. «Il y a du sang dans Paris»
C'est par ces mots que Sorj Chalandon rapportant le travail magistral du regretté Jean-Luc Einaudi qui osa braver les interdits, qualifie ce jour. Nous l'écoutons nous raconter comment Papon a préparé les assassinats: «Mardi 17 octobre 1961. Il est 9 heures. Maurice Papon, ancien délégué aux Affaires juives à Bordeaux de 1942 à 1944, compte ses hommes.(...) De Matignon, l'ordre tombe. Carte blanche. Aucune tentative de rassemblement, aucun début de manifestation ne peuvent être tolérés. Depuis l'été 1961, il n'y a pas là de quoi faire tourner la tête au passant parisien. Il est habitué aux perquisitions, aux rafles brutales. Il s'est résigné au sang sur le visage arabe. En août, les supplétifs harkis investissent des hôtels algériens de jour comme de nuit, brisent les mobiliers, cognent, lâchent les chiens. (...) Alors que l'OAS commence à frapper, des Arabes sont attaqués en pleine rue par des policiers.(...) Le «Français musulman d'Algérie» devient le «raton», le «bicot», le «fellouze» des racistes. La machine haineuse s'emballe. Les supplétifs torturent dans les caves de la Goutte-d'Or, (...)Et puis les noyés. Au milieu du mois de septembre, des cadavres sont retirés de la Seine. Certains ne seront jamais identifiés. (...) Chaque jour ou presque, la presse rapporte la découverte de cadavres à la dérive.» (1)
On aurait pensé que les policiers obéissant aux ordres ne faisaient que leurs «devoirs» il n'en fut rien, le zèle était dans l'air et par un racisme assumé, même les citoyens dans leur majorité participaient à des degrés divers à la curée «17 octobre. Il est 18 h 30. A Asnières, la police interpelle une centaine d'Algériens qui essayaient de prendre un improbable train. Pont de Neuilly, un policier interpelle un travailleur arabe. «Algérien?». «Oui», répond l'autre. Sans un mot, le policier lui tire une balle dans le ventre et s'en va. (...) Par groupe de 20 ou 30, les Algériens se mettent en marche vers les bus et les cars. Certains arrivent à pied. Les plus fortunés tentent le taxi. (...) De nombreux chauffeurs de bus refusent les Algériens. «Pas de ratons dans mon véhicule». Tous les Arabes sont systématiquement interpellés. Les policiers investissent les bus, entrent, font sortir les Français musulmans les mains levées. La majorité des Français de métropole ne réagissent pas. Déjà, un peu partout, des haies de matraqueurs se forment. (...). Partout, dans les flaques de pluie et de sang, il y aura ces visages blafards, ces mains tremblantes, ces yeux effarés, ces corps blottis les uns contre les autres, debout, assis, couchés, en équilibre entre morts et mourants. Et le bruit des matraques, des crosses, des coups de pieds. L'ordure des injures. 17 octobre. Vers 20 heures, Maurice Papon décide de réquisitionner les bus parisiens. Trop d'arrestations. La dernière fois que la Ratp a été mise à contribution, c'était les 16 et 17 juillet 1942. (...) Paul Rousseau, un gardien de la paix syndicaliste, voit des policiers jeter des Algériens par-dessus le pont de Clichy après les avoir massacrés au nerf de boeuf. (...) Il y a du sang dans Paris. Ce n'est pas une image. Sur les trottoirs, les pavés, la rambarde des ponts, sur les vitres brisées de magasins enfoncés par les corps, sur le sol des autobus. Et peu de Français réagissent.» (1)
Désarmés, forts de leurs bons droits, désarmés, les Algériens hommes femmes et enfants accomplissaient la marche de la dignité pour protester contre le couvre-feu qui leur est imposé. Les supplétifs harkis ont une énorme part dans la curée et ont massacré leurs propres coreligionnaires. «Mais les Algériens marchent toujours. Partout. En groupes, en famille, en manifestation. C'est l'heure officielle du couvre-feu. (...) Des supplétifs ouvrent le feu au pistolet. Les femmes sont sévèrement matraquées. (...). Place de la République. Dans la nuit, le youyou des femmes arabes. A la Défense, de leurs fenêtres, des Français jettent des bouteilles sur les manifestantes. (...) La nuit se termine. «Et un raton, un!», lance un homme de salle de l'hôpital de Nanterre, voyant arriver un Algérien au crâne défoncé. Et puis Fatima Bédar, 15 ans à peine, elle s'est disputée avec sa mère le matin même pour avoir le droit d'assister aux manifestations. On la retrouvera le 31 octobre, noyée dans le canal St-Denis. Le bilan officiel concernant la journée et la nuit du 17 octobre 1961, est de 3 morts et de 64 blessés.» Depuis lors, jamais ces chiffres n'ont été révisés.»(1)

Combien de victimes innocentes le 17 octobre 1961?
Les estimations divergent selon les sources. Octobre 1961: deux morts, selon la version officielle. En 1991: 200 morts, selon Jean-Luc Einaudi. 1998: plus de 48 morts, selon la commission Geronimi. 2006 «bien plus» de 120 morts en deux mois, selon deux historiens anglais. Deux historiens britanniques, Jim House et Neil MacMaster, ont eu droit à un accès illimité aux archives de la préfecture de police. Ils examinent chaque document, constatent qu'un «processus systématique et presque général de falsification a bel et bien été mis en oeuvre lors de la préparation des documents et des dossiers relatifs aux Algériens assassinés». (...) Ils analysent pour leur part la crise de 1961 «comme un cycle de deux mois connaissant son pic le plus visible dans la nuit du 17 octobre». Conclusion: «En septembre et octobre, bien plus de 120 Algériens furent assassinés par la police en région parisienne; ce chiffre doit être comparé aux estimations de Linda Amiri (environ 130), du FLN (200)» Jean-Luc Einaudi donnera le nombre de 325 morts parmi les Algériens. Elles seraient plus de 300 victimes, certaines retirées de la Seine ou emportées par le courant jusqu'à la Manche» (2).
Dès le départ écrit Jean-Luc Einaudi, il y a eu un véritable travail de mise en oeuvre de mensonge d'Etat. Tout ce qui cherchait à faire éclater la vérité était interdit et saisi comme le livre «Ratonnades à Paris» de Pierre Vidal-Nacquet». Il ne faut pas croire que le 17 octobre fut une singularité, une bavure. Ce fut au contraire mûrement réfléchi, le maître d'oeuvre, Maurice Papon, un tortionnaire qui avait déjà sévi en Algérie à Constantine.

La double amnésie française et algérienne
Maurice Rajsfus a écrit aussi avec Jean-Luc Einaudi un livre remarquable qui tranche avec les mensonges de beaucoup d'historiens... Il s'intitule: Les silences de la police 16 juillet 1942-17 octobre 1961 On lit: «La direction «scientifique» de la préfecture de police de Paris a osé publier une histoire de cette noble Institution omettant deux dates récentes le 16 juillet 1942 et le 17 octobre 1961. Si vous voulez savoir ce s'est passé à Paris en 1942 et en 1961, si vous voulez savoir comment les fonctionnaires de la préfecture de police de Paris ont méthodiquement et massivement raflé les juifs pour les livrer aux nazis. Si vous voulez apprendre comment, de 1958 à 1962, Maurice Papon a importé les méthodes de la guerre d'Algérie à Paris. Le dernier chapitre de ce petit livre, qui expose comment de nombreux centres de torture ont alors été ouverts en pleine ville. Et comment la Seine a continûment charrié des cadavres, de 58 à 62, sous la responsabilité du même Maurice Papon.» (3).
On peut se demander pourquoi avoir décidé de cette marche connaissant les risques pour des personnes sans défense? On l'aura compris, ces morts ont été le «prix à payer» pour la Révolution, mais aussi le prix des luttes intestines au sein du FLN. Pourtant, après l'indépendance, du côté algérien ce fut aussi la chape de plomb. Les morts sans sépulture de la Seine nous interpellent. Ainsi, parce que la Fédération de France «faisait partie des vaincus», explique au Monde l'historien Jean-Luc Einaudi, il était hors de question, pour les nouveaux maîtres d'Alger, de laisser paraître un ouvrage qui «lui aurait fait de la pub».(4)
«Pour Omar Boudaoud, responsable de la Fédération de France, l'action du 17 octobre n'avait pas pour but de faire courir un risque politique quelconque aux entretiens en perspective. (..) De plus, le Gpra était informé de notre action. A Tunis, le ministère de l'Intérieur dont dépendait alors, la Fédération -m'avait dit en substance: «Ceci est votre affaire. Si vous réussissez c'est la révolution qui réussit, si vous échouez, vous paierez votre décision.» Réponse: «J'ai compris, nous allons agir.» En fin de compte, le Gpra nous a félicités. On peut même soutenir qu'il s'est révélé plus important que celui des actions armées d'août 1958 en France.»(5)

Le racisme à ciel ouvert
Il est impossible d'expliquer cette collusion de tout le monde ce jour-là pour éliminer des hommes et des femmes dont la faute était de revendiquer la dignité, mais aussi d'appartenir à la race inférieure que le pseudo siècle des Lumières n'a pas pu effacer tant il est admis que le fond rocheux blanc est structurellement raciste. Dans une étude fine que nous résumons, le sociologue Saïd Bouamama déconstruit ce mythe des Lumières et nous explique comment les partis politiques de droite mais surtout de la gauche hypocrite ont assaisonné pour continuer à leur devoir en direction des races inférieures. Ecoutons-le: «(...) L'hégémonie culturelle est un concept proposé par Antonio Gramsci pour décrire la domination culturelle des classes dominantes. L'hypothèse de Gramsci est que cet «échec» des révolutions ouvrières est explicable par l'emprise de la culture de la classe dominante sur la classe ouvrière et ses organisations. (...) La mise en légende se réalise par occultation des contradictions et enjeux sociaux, négation de l'histoire et transformation de résultats historiques en caractéristiques permanentes et spécifiques de la «francité», du «génie français», Le processus de construction d'un «roman national» fut mis en oeuvre afin d'assurer l'hégémonie culturelle de la classe dominante. L'objectif de l'hégémonie culturelle étant de produire du consensus en faveur des classes dominantes, (modèle français de laïcité, pensée des Lumières comme caractéristique typiquement «française», abrogation de l'esclavage comme volonté de l'Etat français et non comme résultat de la lutte des esclaves, colonisation française posée comme différente des autres dans ses aspects «humanitaires» et «civilisateurs», etc.). (6)
«Les Lumières désignent un courant d'idées philosophiques en Europe qui a connu son apogée au dix-huitième siècle. Ce courant se caractérise par un appel à la rationalité et le combat contre l'obscurantisme. (...) le caractère ethnocentrique de la pensée des Lumières a également été dénoncé en soulignant que «là où nous lisons «homme», «humanité», «citoyenneté», c'est de l'humanité blanche et européenne que nous parlent les Lumières. Certes, dans les Lumières pourtant, les premières lueurs de nos valeurs. À condition d'ignorer la traite, la négritude, l'esclavage.» [6]

La construction du consensus colonialiste
«L'offensive idéologique de la classe dominante a créé l'espace mental qui a permis la colonisation. L'image des autres cultures et civilisations diffusée par la pensée des Lumières et amplifiée par la Troisième République, de même que l'idée d'être l'avant-garde de l'humanité ont préparé les esprits à la conquête (...) La perception de l'Autre comme un être dans l'enfance de l'humanité, confiné aux ténèbres de l'ignorance comme l'incapacité à contenir ses pulsions informe la pensée coloniale et la connaissance anthropologique» la majorité du Parti socialiste s'est ralliée à l'idée d'une colonisation «humaine, juste et fraternelle» et refuse de soutenir les nationalismes coloniaux qui attisent la haine des peuples, favorisent les féodaux ou la bourgeoisie indigène». Au coeur de la pensée des Lumières puis du discours colonial se trouve une approche culturaliste clivant le monde en civilisations hiérarchisées, expliquant l'histoire et ses conflits en éliminant les facteurs économiques et justifiant les interventions militaires «pour le bien» des peuples ainsi agressés. (...) C'est ce que nous avons appelé le «racisme respectable» c'est-à-dire un racisme ne se justifiant pas «contre» le racisé, mais s'argumentant de grandes valeurs censées l'émanciper.(...) (...)L'insulte ou la condescendance, le paternalisme, le maternalisme ou le fraternalisme d'une part et la condamnation indignée d'autre part, la diabolisation ou l'infantilisation, etc. sont des attitudes politiques extrêmement fréquentes à «gauche» et même à «l'extrême-gauche» (...)» (6).
Ce qui s'est passé le 17 octobre 1961 et les jours suivants dépasse de loin en cruauté les nuits de Cristal du IIIe Reich et même les déportations du camp de Drancy de la même manière plus de 12000 personnes furent parquées hommes, femmes, enfants. Comme pour Drancy, les transports furent réquisitionnés, ce sera la Ratp. Drancy sera remplacé par le Palais des sports et au stade Pierre de Coubertin. Ce n'est pas demain que la France se repentira de sa faute. Avec de justes mots, Pierre Bourdieu rend à sa façon, justice aux martyrs, nous l'écoutons: «J'ai maintes fois souhaité que la honte d'avoir été le témoin impuissant d'une violence d'État haineuse et organisée, puisse se transformer en honte collective. Je voudrais aujourd'hui que le souvenir des crimes monstrueux du 17 octobre 1961, sorte de concentré de toutes les horreurs de la Guerre d'Algérie, soit inscrit sur une stèle en un haut lieu de toutes les villes de France, à titre de mise en garde solennelle contre toute rechute dans la barbarie raciste.» (7)

1.https://campvolant.com/2015/10/09/17-octobre-1961-il-y-a-du-sang-dans-paris-par-sorj-chalandon/
2. Pascal Riché Http://rue89.nouvelobs.com/2012/10/18/guerre-des-chiffres-combien-de-morts-le-17-octobre-1961-236329
3. http://nopasaran.samizdat.net/article.php3?id_article=341
4.C. E. Chitour http://www.legrandsoir.info/17-octobre-1961-50-ans-d-amnesie-francaise...
5.O. Boudaoud: Du PPA au MTLD,mémoire d'un combattant.p.187-188, Ed.Casbah 2007
6. Saïd Bouamama 8 septembre 2012 http://quefaire.lautre.net/Les-fondements-historiques-et
7. Pierre Bourdieu: Le 17 octobre 1961, un crime d'État à Paris, Edits La Dispute, mai 2001.

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