IL Y A 60 ANS UNE BATAILLE OUBLIÉE DE L'ALN

L'épopée d'El Mouadjène

l'oeuvre positive de la colonisation
l'oeuvre positive de la colonisation

«Je m'interroge comment un fils de moudjahid peut obtenir un document pour acheter une voiture alors qu'un fils de paysan en est privé, ceci est injuste et crée un déséquilibre.» «Il faut que tous les Algériens soient traités sur un même pied d'égalité et je ne suis pas pour le fait de donner aux fils des moudjahidine des privilèges.» Colonel Bencherif, interview El Khabar http://www.djelfa.org/news/ben_cherif.htm

La résilience pendant 132 ans du peuple algérien a fini par vaincre un colonialisme qui fit feu de tout bois pour garder «son Algérie».La victoire fut celle du peuple entier, étant entendu que l'Armée de Libération nationale issue de l'Algérie profonde, paya aussi le prix fort. Il n'est pas question dans ce plaidoyer d'opposer le peuple dans ses différentes composantes, au combat admirable des moudjahidine qui il faut bien le dire, ne furent pas cités à l'honneur, englués dans un récit qui dès le départ a été récupéré à d'autres desseins et pis encore, il a constitué le fonds de commerce de ceux qui ont fait la révolution par procuration, je veux parler de la composante appelée «famille révolutionnaire» dont on ne sait pas a priori ce qu'elle recouvre entre les organisations des enfants de moudjahidine qui exploitent le sacerdoce de leurs parents, et les organisations de fils de chouhada qui sont toujours à émarger au râtelier de la République plus d'un demi-siècle après l'indépendance, n'ayant rien apporté par eux-mêmes, sinon brouiller le message de notre fidélité entière et sans faille envers tous ceux qui ont pris les armes pour l'indépendance du pays, payant de ce fait un lourd tribut, certains en sont morts pieusement, d'autres portent encore les séquelles psychologiques et physiques au quotidien.. Cette contribution est un hommage à leur abnégation à travers le récit de la glorieuse bataille d'El Mouadjène du 28 avril au 3 mai 1958.

La prise de conscience pour la cause de la révolution
A titre d'exemple et sans être exhaustif, je rapporte quelques témoignages du général Khaled Nezzar dans son ouvrage: «Recueil des mémoires» paru aux éditions Chihab. Il décrit son parcours dans l'Algérie profonde, dans un petit village, Seriana, dans cet Aurès majestueux de l'Algérie profonde, de conquête du savoir distillé par le pouvoir colonial à doses homéopathiques. Il arrive à force d'efforts à réussir au baccalauréat première partie inscrit en philosophie. S'inscrire ensuite pour continuer à évoluer en devenant surveillant à l'Ecole d'enfants de troupe de Koléa. Après avoir fait ses classes, il sera envoyé dans une école militaire où il sort avec le grade de sous-lieutenant. C'était l'époque de la grève des étudiants de 1956, le jeune Nezzar déjà au fait de la révolution commence à manifester des positions de proximité avec elle, ce qui le rendirent suspect auprès des autorités françaises. Arrêté le 14 septembre 1957, pour tentative de désertion, il déserte effectivement à sa sortie de prison, prend contact avec le FLN, en Allemagne il rencontre Mouloud Kacem. Il rejoindra Tunis avec une dizaine d'autres officiers algériens de l'armée française, pour se mettre au service de la révolution et de l'Armée de Libération nationale.
Khaled Nezzar décrit ensuite son parcours: «A Tunis, deux volontaires sont demandés par la Wilaya III. Je donne, tout de suite, mon accord suivi de Benmessabih lui aussi ex-officier de l'armée française et originaire de Mascara. Les affectations nous sont notifiées par Maître Arezki Bouzida, nous sommes ensuite conduits à Ghardimaou, où nous recevons notre paquetage...Après cela nous regagnons le camp d'El-Mina où étaient cantonnés les djounoud de la wilaya III de la base de l'Est. Le commandement des unités de la Wilaya III était assuré par Hidouche, mort au combat en juin 1959 dans l'orangeraie de Annaba, près de Sidi Salem. Après quelques jours passés là, nous embarquons dans des véhicules civils en direction du camp de Zitoun, lui aussi proche de la frontière algérienne. Là je rencontre le commandant Bensalem dit Si Abderahmane, que Dieu ait son âme, originaire de Souk Ahras. Il était calme et généreux et ne se séparait jamais de sa canne. Ex sergent chef de l'armée française, déserteur en 1956, il est devenu ensuite colonel, commandant la base de l'Est (...) Le commandant Bensalem jouera un rôle primordial, notamment dans l'acheminement des hommes et des armes au profit des wilayas de l'intérieur.» (1)
«Le lendemain de notre arrivée nous nous dirigeons vers la Ligne Morice où le commandant Bensalem chargé de notre passage, était déjà parti en élément précurseur. Le franchissement des barbelés se faisait, un par un par une nuit très noire. Un passage était creusé sous le premier réseau électrifié qu'il fallait emprunter en rampant et en s'aplatissant au maximum dans la flaque d'eau qui inondait les lieux. Tout à coup un cri déchirait la nuit et une odeur de cheveux brûlés se dégageait. Un djoundi venait d'être électrocuté. Si Abderahmane, à l'aide de sa canne dégagea le corps pour libérer le passage. Un instant après un second djoundi connut le même sort...» (1)
Khaled Nezzar décrit ensuite la réalité de la guerre, sans fioriture, sans embellissement, mais avec une plume sans concession, reconnaissant la supériorité de l'adversaire, mais témoignant aussi des actes de bravoure des moudjahidine dans une guerre largement dissymétrique. A la lecture, et à la relecture, tant les témoignages sont denses, on s'aperçoit de la force et de la bravoure de chacun dont l'objectif est de se battre pour une Algérie libre et indépendante.
Khaled Nezzar rapporte d'une façon détaillée la bataille qui eut lieu du 28 avril au 3 mai 1958. Ecoutons-le: «(...) Cette opération de franchissement aurait mobilisé mille à mille trois cents moudjahidine et a eu lien en plusieurs points de la ligne Morice (...) Depuis le 28 avril, jusqu'au 3 mai, un bataillon de l'ALN renforcé de deux katibas a livré des combats inouïs pour rompre un encerclement aux portes de Souk Ahras. Ce fut une bataille marquante de notre lutte armée. Son ampleur a justifié que le général Vanuxem commandant le Nord Constantinois s'y implique personnellement. L'armée française a cherché l'anéantissement total des unités de l'ALN ayant franchi le barrage par un dispositif de bouclage très dense, par le déploiement des forces de destruction, par engagement des troupes de parachutistes de choc appuyées par des moyens de feux aériens et d'artillerie considérables. Le nombre de morts près de 600 du côté de l'ALN et quasiment l'absence de prisonniers atteste de la détermination des djounoud et de leur foi dans la cause de l'indépendance. Rendons un vibrant hommage à ceux qui sont tombés courageusement et saluons haut et fort leur exemple de sacrifice.» (1)
Patrick Charles Renaud, auteur d'un ouvrage en tant qu'appelé de l'armée française, cinquante ans après la fin des combats et l'indépendance, décrit les «événements» d'Algérie et écrit qu'en les plongeant malgré eux dans un conflit aux contours mal définis, les gouvernements français de l'époque ont laissé les soldats du contingent face à leur conscience (2).
Khaled Nezzar le cite pour décrire du côté français la bataille d'El Mouadjène dite la bataille de Souk Ahras: «(...) Le 28 avril 1958 au moment où le 4e failak quitte la Tunisie, ses chefs, son armement, ses effectifs, les grandes lignes de son itinéraire et sa mission sont connus. Il devra franchir le barrage en bloc au sud de Souk Ahras. Ce sont près de 4000 hommes que l'ALN s'apprête à déverser sur l'Algérie. La plus grande bataille de la guerre d'Algérie va s'engager...Pour faire face à cette offensive sans précédent de l'ALN, deux régiments de parachutistes sont rameutés. Les chasseurs du 4e RCP et les légionnaires du 1er REP, viennent épauler leurs camarades du 9e RCP durement éprouvés qui livrent un combat corps-à-corps excessivement meurtrier. En fin de journée le bilan est sévère pour les forces françaises: 20 tués dont trois officiers du 9e RCP. 18 disparus présumés tués, 33 blessés. Les «rebelles» eux ne déplorent que 30 tués et la perte de quelques armes.» (1).
Plus loin, l'auteur cité par Khaled Nezzar ajoute: «Les moyens aériens mis en oeuvre par l'armée de l'air et la marine les 29 et 30 avril furent colossaux, huit Mistral, 14 Corsair, deux P47, 7 B26, 3 Broussard 44 T6 et un C44 qui a eu pour mission de balancer des lucioles durant la nuit (...) 18 Bananes et des Piper dont la plupart ont été touchés... L'aviation intervient massivement notamment par bombardement au napalm. Seuls deux Mistral sont touchés.» (2)
Il n'est pas possible de rapporter par le menu, toutes les épopées de ceux qui bravaient au quotidien les barrages électrifiés des lignes Morice et Challe, truffés de mines, et «assistés» par l'artillerie et l'aviation, ils devinrent de moins en moins perméables. Il fallait ravitailler en hommes et en matériels les wilayas de l'intérieur et les djounoud responsables de ces traversées payèrent un lourd tribut. Khaled Nezzar rapporte dans ses mémoires l'exploit surhumain d'un combattant, Seraï Ahmed: «Je garde en mémoire Seraï Ahmed dit «Lasnami». qui vivait pratiquement dans le no man's land de l'«interligne» (..) Jamais nom de guerre fut mieux porté. Le courage de Lasnami était de pur granit. Durant le combat «Lasnami» était imperturbable telle une statue (...) Petit de taille, mais vif comme un feu follet, Lasnami était sans pareil dans l'art de la feinte, de l'esquive du coup porté vif et fort. Lorsqu'un jour l'ennemi déploie son immense machine pour encercler, acculer et anéantir, Lasnami démontre qu'il a le don d'ubiquité. Djebel Es-Khira est le théâtre de cet exploit de Lasnami et de ses hommes. Dans la journée ils attaquent en plusieurs endroits différents, les forces françaises leur faisant croire qu'elles ont affaire à très forte partie et les obligent à ramasser leurs dispositifs... Lasnami traverse les barrages de la mort comme une simple route asphaltée. Peu avant sa dernière mission, il me confie: «Je ne me sens pas bien, mais j'ai l'ordre de participer à cette action et de suivre Si Abdelkader dans l'interligne... D'habitude je traverse le barrage sans appréhensions particulières, cette fois je ne suis pas à l'aise.» Prémonition? (...) Je le serre contre ma poitrine... Lasnami mourra le lendemain. Son pressentiment ne l'avait pas trompé.» (3)

Le peuple a payé le prix fort
«Plus tard, l'Algérie indépendante et le rebelle que j'étais hier, accueilli à l'Ecole de guerre de Paris, j'eus entre les mains un livre «Asnami reviendra» écrit par le général Etchevery, commandant l'Institut des Hautes Etudes militaires. Pendant la guerre d'Algérie, l'auteur était chef de secteur militaire de La Calle à l'époque où Lasnami faisait ses va-et-vient mortels dans cette même région. Connaissant probablement les exploits de Lasnami, le général Etchevery en avait fait un personnage de roman. Etchevery prônait une Algérie où tous les citoyens auraient bénéficié des mêmes droits. Vision généreuse, mais ô combien utopique. Je n'ai retenu de ces pages que l'hommage rendu à Lasnami par son adversaire d'hier» (4) (5)
C'est un fait que le peuple paya le prix fort. Cependant, le Front de Libération nationale savait qu'il ne pouvait pas vaincre frontalement une armée de 500 000 hommes avec aviation, chars, blindés, Alouettes, Bananes et napalm. Il lui fallait une stratégie, celle de la bataille de l'information en portant la lutte dans les instances internationales. Un livre remarquable de l'universitaire américain, Connelly explique comment la guerre 54-62 a été un moment fort des Nations unies» (6).
Toutes les manoeuvres ont été utilisées par la France pour briser la solidarité des Algériens contre l'occupant. On se souvient comment la guerre fut surtout une guerre de l'aviation fournie par l'Otan. Les avions qui furent le plus de dégâts sont les B27 américains, les hélicoptères Bananes, les hélicoptères Bell et Sykosky. La guerre fut terrible car elle fut asymétrique. La foi en l'indépendance ne suffisait pas, l'armée paya un lourd tribut. Tous les Algériens combattirent comme un seul homme et il faut parcourir l'ouvrage de Khaled Nezzar pour s'apercevoir que tous ses frères d'armes, quels que soient leurs parcours, étaient engagés jusqu'au sacrifice suprême, eux qui auraient pu continuer à servir dans l'armée française comme le firent certains et terminer des existences sans gloire après l'indépendance, en France en étant toujours considérés même gradés, comme des indigènes tel que le rapporte l'anecdote du colonel Bendaoud: «Arabe tu resteras Arabe même si tu t'appelles colonel Ben Daoud...» ou même bien plus tard du lieutenant Rahmani, sanctionné pour n'avoir pas voulu combattre contre ses «frères» tout en restant dans l'armée française. Khaled Nezzar dans ses «Mémoires» rapporte les données suivantes: «Les chiffres officiels des pertes algériennes données par l'état-major français et rapportés par Redha Malek dans L'Algérie à Evian: «Au 23 octobre 1958,77000 Algériens sont morts au combat et 60 000 sont faits prisonniers. Au 10 novembre 1959.145.000 Algériens sont morts au combat et l'on compte 30% de plus de prisonniers. Cela signifie que les pertes algériennes ont doublé en moins d'un an. L'année 1959 aura fait à elle seule autant de victimes que les quatre années antérieures réunies. Toujours selon les mêmes sources, les victimes civiles auraient atteint 600.000. En ce qui concerne les camps de regroupement, Paul Delouvrier évalue leur population en mars 1959 à un million de personnes. En janvier 1960 Monseigneur Rodhain et le pasteur Baumont les chiffrent à 2 millions. Le nombre de détenus en France serait de 40 000 et 16 000 en Algérie (le nombre «relativement bas s'explique par les exécutions sommaires appliquées par l'Armée française aux Algériens pris les armes à la main ou raflés dans le bled» (7).
Sans faire dans la concurrence victimaire il y aurait probablement un million de morts, le prix le plus fort fut payé par les civils; il y eut plus de 2, 5 millions de déplacés à proximité des casernes dans de véritables camps de concentration, il faut se référer au rapport courageux de Michel Rocard inspecteur des finances à l'époque et qui, visitant l'horreur des camps, fit un rapport accablant qui fut étouffé. Il faut citer aussi, pour l'histoire, la torture, les 200 guillotinés, le rôle sinistre de Mitterrand à l'époque ministre de l'Intérieur. Les essais atomiques et les mines qui nous gratifient de la mort en différé bien après la fin de la guerre. Mostefa Lacheraf, évaluant les 132 ans de colonisation, avance le chiffre de 6 millions de morts de différentes façons, notamment les famines. C'est assurément un crime contre l'humanité dans la durée, à une cadence de 45 000 morts par an soit encore 125 morts par jour soit encore cinq meurtres par heure pendant 132 ans. Rien que pour la dernière période de la révolution, pendant 92 mois, en prenant comme valeur le chiffre admis de 1 million de morts dont 80% sont des civils, soit 10 800 mors par mois ou encore 300 morts/jour Voilà ce que fut en quelques chiffres l'un des aspects de «l'oeuvre positive de la colonisation».

1.Khaled Nezzar: Recueil des Mémoires du général Khaled Nezzar:1: Ma carrière militaire, pp.242-243. Editions Chihab. Alger 2017
2. Patrick-Charles Renaud: Guerre d'Algérie, une génération sacrifiée: 50 ans Editeur Grancher 25 janvier 2012
3.Khaled Nezzar Ibid p.141
4.Khaled Nezzar Ibid p.142
5. Jean-Paul Etchevery: Asnami reviendra. Editions France-empire 1975
6.Matthew Connelly: L'arme secrète du FLN, Comment De Gaulle a perdu la guerre d'Algérie. Paris, Payot 2014, Traduit de l'anglais par Françoise Bouillot
7. Khaled Nezzar Ibid p.220