MORT DU SÉNATEUR MC CAIN

Un conservateur iconoclaste

Favorable à la peine de mort, il s'oppose au contrôle des armes à feu
Favorable à la peine de mort, il s'oppose au contrôle des armes à feu

«L'homme de bien situe la justice au-dessus de tout. Un homme de bien qui a la bravoure, mais qui ignore la justice sera un rebelle. L'homme médiocre qui a la bravoure, mais qui ignore la justice sera un brigand.» Confucius.

Le sénateur républicain de l'Arizona John McCain est mort samedi 25 août; les réactions affluent pour saluer sa mémoire, notamment des anciens présidents Jimmy Carter, George H. W. Bush, Bill Clinton, George W. Bush et Barack Obama. Trump a été laconique dans son message. On se souvient qu'en 2015 il dit ne pas apprécier McCain car il avait été retenu otage en temps de guerre: «J'aime les gens qui ne se font pas capturer» avait-il déclaré. Plusieurs chefs d'État ou de gouvernement étrangers ont également réagi, le Premier ministre canadien Justin Trudeau et la chancelière allemande Angela Merkel qui a rendu hommage à «un défenseur infatigable d'une alliance transatlantique forte». De l'autre côté du Pacifique, le quotidien China Daily l'a qualifié de «titan de la politique américaine». Agé de 81 ans, héros de la guerre du Vietnam, populaire, John McCain laisse l'image d'un homme politique engagé pour la gloire de l'Empire avec, paradoxalement, un engagement pour les bonnes causes.

Un «héros américain» et conservateur anticonformiste
Le moins que l'on puisse dire est qu'il rappelle les westerns à la John Wayne avec la guerre contre les méchants. Isabelle Hanne le décrit: «Maverick», franc-tireur. L'épithète, accolée au nom de John McCain, était depuis longtemps devenue incontournable. Dans l'Amérique de Trump, le sénateur de l'Arizona, au pedigree militaire et à la carrière politique longs comme le bras, faisait figure de totem quasi consensuel, à droite comme à gauche. (...) Comme sa lignée familiale le prédestine, ce fils et petit-fils d'amiral (d'où le «III»), devient pilote de la marine américaine, combat au Vietnam, capturé, il est fait prisonnier pendant cinq ans.» (1)
«McCain attaque le «nationalisme fallacieux» du milliardaire américain et la polarisation qu'il nourrit, quand lui se fait le héraut d'une politique bipartisane. Il y critique également le «manque d'empathie» du président américain pour les immigrants et les réfugiés et ses louanges pour «quelques-uns des pires tyrans du monde». Le président américain le lui rend bien, lui qui a réussi le coup de maître, le 13 août, de faire un discours entier devant des soldats américains à l'occasion de la signature de la loi de finances militaire baptisée en l'honneur du sénateur («the John S. McCain National Defense Authorization Act for Fiscal Year 2019»), sans jamais prononcer son nom» (1).
«Mais l'une des plus grandes critiques faites à l'encontre de John McCain reste d'avoir choisi, comme colistière en 2008, l'ancienne gouverneure de l'Alaska Sarah Palin. Dans ses mémoires, il dit regretter son choix: «J'aurai dû suivre mon instinct», écrit-il. En mettant Sarah Palin sur le devant de la scène politique et médiatique, c'est le génie du populisme que McCain a fait sortir de la lanterne américaine. L'année suivant l'élection, elle deviendra l'égérie du Tea Party, considéré comme l'antichambre du trumpisme.» (1)
«En politique étrangère, il a été taxé «d'ultrafaucon» pour son militarisme. Il avait poussé pour l'usage de la force contre Pyongyang au début des années 2000, soutenu la guerre en Irak ou critiqué Obama pour ne pas avoir envoyé des troupes américaines combattre sur le sol syrien. «John McCain est un cliché, écrivait le New York Times dans un long portrait publié en 2013. Ce n'est pas sa faute, ou pas complètement. [...] Personne, à Washington, n'a été le sujet et l'auteur de plus de mythes que McCain: le franc-tireur, le rouspéteur, le bâtisseur de ponts, le héros de guerre qui transcende ses intérêts personnels pour une cause plus grande que lui-même...» «La geste du héros McCain retiendra probablement ce pouce en bas dans l'arène du Sénat le 25 juillet 2017, John McCain avait, par son vote contre, condamné une tentative d'abrogation d'Obamacare. Le dynamitage de la réforme de l'assurance-santé d'Obama, tant désiré par Donald Trump et ses soutiens, attendra.» (1)
«John McCain était un habitué des capitales étrangères, On l'a vu beaucoup à Bagdad, au Moyen-Orient ou encore à Kiev, où il avait soutenu la «Révolution orange». il cultiva une image de républicain centriste au fort franc parler, mais il échoua face à George W. Bush, plus en phase avec l'orthodoxie conservatrice. Au Sénat, il fut partisan farouche de la guerre d'Irak et regretta le départ des troupes américaines, sous Barack Obama. Sa défense d'une hausse permanente des dépenses militaires était critiquée à droite comme à gauche comme irresponsable budgétairement.» (1).
Lors de sa campagne électorale de 2000, il a proposé un projet de politique internationale intitulé «Refoulement des États voyous» (Rogue State Rollback). Celui-ci prévoyait de fournir un soutien politique et matériel aux forces locales présentes à l'intérieur et à l'extérieur des États voyous, afin de «renverser les régimes qui menacent les intérêts et valeurs américaines. Partisan de la guerre en Irak en 2003 et du renversement de Saddam Hussein, Il a très tôt prôné un renforcement des troupes militaires qu'il n'obtient qu'à partir de janvier 2007. il soutient le principe d'une intervention militaire au Darfour.
«On retrouve en effet le triste sire derrière tous les mauvais coups de l'Empire ces vingt dernières années et ce blog en a parlé à plusieurs reprises. C'est sa visite (menaçante?) à Sofia en 2014 qui a poussé la Bulgarie à abandonner le South Stream. Artisan et partisan du putsch maïdanite en Ukraine, son soutien à la junte a toujours été sans faille et ses visites source d'étincelles, comme il y a un an et demi.» (2)
Favorable à la peine de mort, il s'oppose au contrôle des armes à feu. Il fut un partisan de l'intervention américaine au Kosovo Lors de la guerre civile syrienne, John McCain prend position en faveur d'un départ de Bachar el-Assad et affiche son souhait de voir le gouvernement américain fournir un soutien militaire aux rebelles syriens Après le massacre de la Ghouta, commis le 21 août 2013, John McCain se déclare favorable à des frappes contre l'armée syrienne et critique l'«inaction» du gouvernement américain. Pendant la présidence de Boris Eltsine, il fut l'un des rares sénateurs américains à dénoncer la politique de démilitarisation des États-Unis et de la Russie. Aujourd'hui, il considère Vladimir Poutine comme une menace plus importante pour le monde que l'État islamique et l'islamisme. Il figure sur la liste des personnalités interdites de séjour en Russie dans le cadre de la crise ukrainienne, à partir du 20 mars 2014. Il a été taxé d'avoir une mentalité datant de la Guerre froide, par différents journaux américains dont Slate+. En 2016, il affirme par ailleurs que tout rapprochement avec la Russie serait «inacceptable» au vu de la politique extérieure qu'elle mène. Il est particulièrement en verve contre l'attitude conciliante de Trump vis-à-vis de Vladimir Poutine. Il avait qualifié leur sommet à Helsinki, en juillet, de «l'un des spectacles les plus honteux de l'histoire américaine».

Les bonnes causes de Mc Cain
Paradoxalement, Mc Cain est souvent là où on l'attend le moins. Ses prises de position souvent transcendent les partis. L'idéologie de John McCain, difficile à catégoriser, rend parfois paradoxales les louanges de la gauche américaine à son égard. «Sur certains sujets, il était plus indépendant que républicain, note Elaine Povich. Sur d'autres, il était vraiment conservateur. McCain est impossible à ranger dans une case. Il ne s'est par exemple pas opposé au mur avec le Mexique, mais, dans le même temps, a voté en faveur d'une réforme de l'immigration bipartisane, John McCain fait figure d'électron libre au sein de son propre parti. Si plusieurs de ses idées rejoignent la ligne du GOP (opposition à l'avortement et au mariage des couples homosexuels), certaines s'en éloignent (sensibilité écologique, volonté d'assainir le financement des campagnes politiques, condamnation de la torture en Irak) (3).
C'est un fait que Mc Cain donne l'impression de tirer sur tout ce qui met en cause la grandeur des Etats-Unis. De ce fait, «McCain est relativement inclassable et ses psitions ont évolué au cours du temps. Si son discours s'inscrit, en matière militaire, dans la tradition conservatrice américaine, John McCain se positionne à la gauche du Parti républicain, Sur les questions de société, il soutient le mouvement pro-vie, hostile au droit à l'avortement (IVG) qu'il qualifie de tragédie humaine. Partisan d'une réforme libérale de l'immigration à l'instar sur ce sujet de George W. Bush et de la majorité des sénateurs démocrates, il a déposé sans succès en 2006 une proposition de loi prévoyant de renforcer les contrôles aux frontières et de régulariser les clandestins» (3).
Il est également très sensible aux questions sur le réchauffement climatique et souhaite développer des énergies substitutives, en favorisant le nucléaire et le biocarburant. Il a ainsi cosigné avec le sénateur démocrate John Kerry une proposition de loi rehaussant les normes d'efficacité énergétique des véhicules à essence.
Dans le domaine de la santé, en opposition à l'industrie pharmaceutique, John McCain a été le coauteur, avec les sénateurs démocrates John Edwards et Ted Kennedy, d'une proposition de loi sur les droits des patients et s'est allié à Chuck Schumer pour soutenir une loi favorisant la vente de médicament générique.
En 2016, alors que le candidat républicain à la présidentielle Donald Trump a pris pour cible une famille musulmane américaine dont le fils est mort en Irak en 2004, il déclare: «J'aimerais dire à M. et Mme Khan: merci d'avoir immigré en Amérique. Nous sommes un meilleur pays grâce à vous. [...] Bien que le parti l'ait nommé, cela ne lui donne pas le droit de diffamer les meilleurs d'entre nous.». (1)

Prises de position contre la torture
En octobre 2005, en dépit de l'hostilité de la Maison-Blanche et sans le soutien de la Chambre des représentants, il fait adopter au Sénat par 90 voix contre 9 (principalement républicaines) un amendement sur la «prohibition de traitements cruels, inhumains, ou dégradants» envers des prisonniers, une semaine après la condamnation de la soldate Lynndie England pour les sévices infligés dans la prison irakienne d'Abou Ghraib, avec l'appui de la démocrate Dianne Feinstein qui joint son nom à l'amendement. En mai dernier, il a appelé, en vain mais sous les vivats de la gauche américaine, ses camarades du Sénat à voter contre la confirmation de Gina Haspel à la tête de la CIA. «Son refus de reconnaître l'immoralité de la torture la disqualifie», écrivait-il dans un communiqué.
Cette démarche reçut le soutien de l'ancien secrétaire d'État Colin Powell et de l'organisation de défense des libertés individuelles (Union américaine pour les libertés civiles). Ainsi, la pratique de la «simulation de la noyade» (waterboarding en anglais) et autres tactiques brutales sont désormais interdites dans l'armée américaine (...) En février 2008, John McCain s'est cependant opposé, avec 44 autres sénateurs, à un texte du Sénat étendant les nouvelles règles du manuel d'interrogatoire de l'armée américaine aux agents de la CIA, notamment l'interdiction du waterboarding («simulation de la noyade»). (3)

Mc Cain, l'opération Rolling Thunder et la coopération avec le Vietnam
Mc Cain a bati sa réputation en tant que vétéran du bourbier vietnamien. Pour rappel, le Vietnam venait à peine de bouter dehors les Français lors de l'épique bataille de Dien Bien Phu, que les Américains ont pris la relève pour mater le Vietnam Nord communiste; La guerre fut atroce, l'agent orange a stérilisé des régions entières pendant des décennies. De plus, les Etats-Unis ont mis en oeuvre une géo-ingénierie pour modifier le climat en ensemençant des nuages avec du soufre ou de l'iode pour provoquer un déluge censé bloquer l'avance vietnamienne du Nord; En vain! «le 26 octobre 1967, au cours de sa vingt-troisième mission de bombardement au-dessus du Nord-Viêt Nam l'avion de Mc Cain est abattu par un missile sol-air SAM-2. Grièvement blessé, il est emmené dans une prison. Quand les Nord-Vietnamiens découvrent qu'il est le fils d'un amiral américain, il est transféré dans un hôpital où il reçoit des transfusions de sang et de plasma. Un membre du bureau politique du Parti communiste vietnamien lui annonce qu'il va parler à la télévision française. John McCain obtempère et dans l'émission Panorama, les images de McCain déclinant son identité (...) En janvier 1972, son père, amiral en chef de la zone Pacifique fait bombarder Hanoï par les B-52 en dépit des risques pour son fils, toujours prisonnier au Nord Viêt Nam Libéré en mars 1973» (3). «L'opération Rolling Thunder à laquelle a participé Mc Cain est la plus importante bataille durant la Guerre froide menée par l'US Air force: «L'opération a nécessité autant de bombes qu'il en est tombé sur toute l'Europe de l'Ouest lors de la Seconde Guerre mondiale. En 1968, Rolling Thunder est déclaré comme un échec: 506 avions de l'US Air Force, 397 de l'US Navy et 19 du corps des marines ont été perdus. Les pertes vietnamiennes sont importantes, puisque 52.000 soldats et 182.000 civils furent tués lors de bombardements» (4).
Les autorités vietnamiennes ont toujours démenti les tortures rapportées par Mc Cain dans ses témoignages. McCain a servi dans la guerre américaine au Vietnam. Il a participé à la campagne aérienne Rolling Thunder en 1967 Une publication intéressante du journal vietnamien nhandan donne la version du Vietnam et la place de McCain dans le développement des relations avec les Etats-Unis: «De retour du Vietnam, McCain a rejoint la politique et à milité pour la normalisation des relations américano-vietnamiennes en promouvant des questions humanitaires, la recherche de personnes portées disparues et détoxiquer les zones polluées par la dioxine. En 1994, le Sénat américain a approuvé une résolution parrainée par McCain et le sénateur John Kerry, appelant à mettre fin à la sanction économique contre le Vietnam, En plus de faire pression pour la normalisation des relations avec le Vietnam, le sénateur McCain a également soutenu la communauté vietnamienne aux États-Unis, en servant de pont entre eux et les autorités américaines ainsi que le gouvernement vietnamien. Lors d'une réunion avec le sénateur à Washington DC le 21 janvier 2016, l'ambassadeur vietnamien aux États-Unis, Pham Quang Vinh, a félicité le sénateur pour sa grande contribution aux relations amicales et de coopération entre les deux pays. Le sénateur McCain est l'une des personnes qui ont jeté les bases du développement des liens entre le Vietnam et les États-Unis et de son partenariat intégral avec des progrès remarquables dans tous les domaines, bénéficiant actuellement aux deux pays.» (5).
Cela a été possible car il s'est trouvé des personnalités qui ont saisi le sens de l'histoire. Après s'être fait une guerre sans merci, ils ont tourné la page et les Etats-Unis ont assumé leur Vietnam en promouvant un partenariat dans l'égale dignité des deux peuples. Verra-t-on un jour la France assumer sa faute et aller vers un partenariat avec l'Algérie sans continuer à entretenir un langage paternaliste, mais à considérer l'Algérie comme un alter ego à part entière dans une région qui a grand besoin de stabilité?

1.Isabelle Hanne, http://www.liberation.fr/planete/2018/08/26/mort-de-john-mccain-heros-americain-et-conservateur-anticonformiste_1674440
2.http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2018/08/le-mccainistan-en-deuil.html
3.https://fr.wikipedia.org/wiki/John_McCain
4.https://fr.wikipedia.org/wiki/Op%C3%A9ration_Rolling_Thunder
5.http://fr.nhandan.com.vn/international/item/4487971-le-senateur-mccain-qui-aide-a-jeter-les-bases-des-relations-vietnamo-americaines-s-eteint.html