Accueil |Chroniques | Digression |

Le gardien de la parole

Par
Taille du texte : Decrease font Enlarge font

Qu´est-ce que la rupture, sinon l´art de dire non. Le président Bouteflika a eu à en faire usage deux fois durant ses deux mandats. Une première fois pour dire: «Je ne suis pas un trois quarts de président» et la seconde pour dire: «Je ne suis pas malade». La forme choisie est celle de la négation. La phrase qui suit la dénégation, et qui est: «Je rentre chez moi», est la suite logique de la première.
Même si les choses ont évolué depuis, on peut dire que le contexte est quasiment le même: on fait courir le bruit que le président est dans l´incapacité de diriger le pays.
A l´époque, on avait laissé entendre, à l´appui d´une dépêche de Reuter, que le président était empêché de former un gouvernement, par les décideurs qui lui auraient, de surcroît, tracé des lignes rouges à ne pas dépasser, notamment dans le domaine sécuritaire. Ce qui était une manière d´entraver l´action d´un chef de l´Etat qui était élu justement sur un projet de réconciliation nationale; dans sa feuille de route était inscrite la nécessité de ramener la paix dans le pays. L´entrave était d´autant plus incompréhensible, du point de vue du bon sens, que c´est au président, responsable de l´Exécutif et chef suprême des armées, de par la Constitution, -loi fondamentale de la nation-, que revient la prérogative de définir les grandes lignes de la politique sécuritaire du pays. Aujourd´hui, les adversaires politiques du chef de l´Etat ont rebondi sur un autre sujet: celui de sa santé. Alors que tout le monde pensait qu´il avait le vent en poupe, surtout après sa réélection en avril 2004, au point de songer à opérer une modification de la Constitution, allant dans le sens du renforcement des pouvoirs du président et dotant l´Algérie d´un régime présidentiel fort, voilà que son hospitalisation au Val-de Grâce en 2005, puis son silence de presque deux mois l´été 2006, ouvrent une période de folles rumeurs, d´autant plus que le président avait annoncé à la rentrée, un référendum sur la modification vers la fin de l´année. Le silence qui a suivi cette annonce a laissé place à toutes sortes de supputations, voire de spéculations. «C´est la fin» a-t-on laissé entendre çà et là! Comme il n´ y a pas de fumée sans feu, des cercles, convaincus de faire la pluie et le beau temps dans le pays, ont cru que le moment était venu de soulever des lièvres et de faire des plans pour l´avenir immédiat: des réunions se seraient tenues dans certaines villas «des hauteurs d´Alger», voire dans une capitale maghrébine. L´occasion pour mettre les points sur les «i» lui a été offerte par la visite de Nicolas Sarkozy à Alger. Saisissant la perche tendue par un journaliste français, accompagnant le ministre français de l´Intérieur et probable candidat de l´UMP à l´élection présidentielle de 2007, M.Abdelaziz Bouteflika a prononcé quelques mots lourds de sens, et qui ont la valeur de mise au point sinon de mise en garde. En l´occurrence, il dit nettement: «Je suis toujours là, h´na imout Kaci.»
Dans la carrière de M.Bouteflika en tant que premier magistrat du pays, ces deux déclarations «je ne suis pas un trois quarts de président» et «je ne suis pas malade» sont du même niveau. Et dans les deux cas, elles sont à prendre au second degré. Il s´agit de savoir si le président est en mesure de gouverner, de diriger, de prendre des décisions. Le physique qui sert d´étalon pour mesurer la capacité du président à tenir les rênes du pays est renforcé par la proposition «je rentre chez moi». Cette dernière fait une distinction entre l´espace public (en l´occurrence le siège de la présidence, El Mouradia, lieu où et d´où s´exerce le pouvoir) et l´espace privé, l´espace familial.
Et comme on est dans l´ordre de la symbolique, on voit bien que c´est le verbe qui rend possible ces deux mises en garde. Dans les deux cas, prenant à témoin l´opinion nationale et internationale, devant un hôte belge ou français, le président apporte lui-même les clarifications; ce n´est plus Cheb Mami qui parle, voire même Ouyahia, mais c´est lui qui prend la parole.
Dans un pays où la liberté d´expression reste encore à conquérir, et où la parole est souvent bâillonnée, c´est le chef de l´Etat lui-même qui tient à rester le gardien de la parole, d´où son refus de libérer, par exemple, le champ de l´audiovisuel.

Suivez ces commentaire via le flux RSS Réactions (0)

total :| Affiché :

Réagir à cet article

Entrez le code que vous voyez dans l'image s'il vous plait:

Captcha