La paix des braves en Irak

Comme un enfant né avant terme et mis en couveuse, la remise prématurée du pouvoir à un gouvernement irakien est l´objet de tous les soins de la communauté internationale, qui se pose des questions sur les chances de survie de cette souveraineté limitée. Pour les titres de la presse française, entre autres, c´est une période de tous les dangers qui s´ouvre pour le peuple irakien, mais aussi pour tous les peuples de la région, à commencer par les monarchies du Golfe, dont le trône n´a jamais été aussi vacillant. Le gouvernement d´Iyad Alloui a les mains liées par son manque de légitimité, il n´a pas accès aux ressources financières qui sont sous tutelle de l´ONU, il a besoin du parapluie des 160.000 soldats de la coalition pour ce qui est de la sécurité et du rétablissement de l´ordre. Autant de handicaps qui ne lui facilitent pas la tâche pour préparer les conditions d´une élection pluraliste et crédible au début de l´année 2005, d´autant plus que la montée en puissance des courants chiites, majoritaires dans le pays, risque de bouleverser le fragile équilibre confessionnel, ethnique et régionaliste de l´Irak d´abord et de toute la région ensuite, au profit de l´Iran des Ayatollahs. On a vu au Koweït que les islamistes sont à l´affût et qu´ils attendent la moindre possibilité d´élection pour emprunter les marches du Pouvoir. Sauf à considérer la passation de souveraineté comme une manoeuvre dilatoire. «Au-delà des changements sémantiques, George Bush compte bien garder la haute main sur l´Irak et faire du transfert de souveraineté un départ en trompe-l´oeil.» Les Américains voudraient bien faire de l´Irak un nouveau Japon ou une nouvelle Allemagne de l´Ouest, un modèle démocratie et de développement économique, après la chute de Saddam Hussein considéré comme un dictateur, mais «qui veut marcher comme une perdrix risque de claudiquer comme un canard», comme dirait le proverbe de chez nous. Et c´est alors l´exemple de l´enlisement vietnamien qui peut se présenter à l´esprit. En tout cas jusqu´ici, c´est le deuxième cas de figure qui est le plus plausible. Pour paraphraser Richard Holbrooke, ancien conseiller de Bill Clinton, «la période qui s´ouvre, c´est comme plonger sans savoir s´il y a de l´eau au fond de la piscine». Et c´est l´ancien chef des inspecteurs de l´ONU en Irak, le Suédois Hans Blix qui résume l´état d´esprit général en affirmant que le gouvernement irakien aura besoin de l´appui des Américains, mais en même temps «il ne faut pas trop pencher de leur côté». En revanche, la presse cairote estime que le transfert de pouvoir s´est fait dans une atmosphère d´obsèques : «La scène faisait pitié, tant pour celui qui a pris la poudre d´escampette que pour celui qui a pris livraison de faux documents.» Finalement, c´est la presse américaine, elle-même, qui se garde de pousser des cocoricos, en déclarant que l´espoir américain le plus réaliste consiste à croire qu´un système assez stable va émerger pour empêcher le pays de plonger dans le chaos de la guerre civile et de devenir le refuge des terroristes. «Ce qui signifie très certainement accepter un système à caractère partiellement islamique bien éloigné d´une démocratie occidentale». Pour leur part, les monarchies du Golfe, qui voient le danger gronder à leurs frontières, mais aussi parfois en leurs sein comme en Arabie saoudite, gardent un secret espoir que ce transfert de souveraineté éteindra les incendies de la déstabilisation. La paix des braves à laquelle appelle Bush en Irak nous fait revenir à 40 ans en arrière, lorsque De Gaulle faisait la même proposition aux combattants algériens, avec l´arrière-pensée de faire participer aux négociations des partis algériens favorables aux thèses de la France. Le FLN, qui se considérait comme le seul représentant légitime du peuple algérien, avait rejeté cette offre de De Gaulle. Le contexte n´est pas le même en Irak. Autres temps, autres lieux. La paix des braves, version Bush, voire même version Yasser Arafat, qui n´a pas cessé de tendre la main aux Israéliens en brandissant un rameau d´olivier, vient rappeler au monde entier la complexité de la situation du Moyen-Orient, qui regorge de richesses pétrolières, mais dont les pays sont dirigés par des oligarchies qui tiennent leurs peuples respectifs sous le joug de dictature aux relents moyenâgeux. Un embrouillamini politique rendu encore plus complexe par le déni de justice dont souffre le peuple palestinien et qui pèsera longtemps sur le devenir de la région en développant un sentiment de large frustration. La vérité est la suivante : il n´y aura pas de solution militaire en Palestine, pas plus qu´en Irak. La promotion de la démocratie et le respect des aspirations des peuples de la région seront l´unique réponse à la montée de l´intégrisme.