L’avion, la télé et l’électricité

C´est l´histoire d´un passager égyptien qui embarque à l´aéroport du Caire en direction de Beyrouth et qui se retrouve à l´aéroport Houari Boumediène d´Alger. L´erreur a été faite à l´aéroport du Caire lorsque le passager a pris le bus de l´avion d´Alger au lieu de celui de Beyrouth. Entre-temps, le vol pour Beyrouth était retardé de deux heures pour tenter de retrouver le passager mystérieusement disparu. Cette autre histoire est celle d´un prêche incendiaire fait en direct à la télévision publique marocaine.
L´imam Redouane Bench-ikhoun, également président du Conseil des Oulémas de Casablanca, y a dénoncé «la mixité dans la fonction publique» et la présence des femmes en «tenue légère» sur les plages, déclarant qu´il préfère l´épouse dans ses tâches ménagères à la femme qui travaille et estimant que les femmes ont été induites en erreur par les campagnes pour l´émancipation et les droits de l´homme. Cette sortie a poussé la députée Zoubida Bouayad, de l´Union socialiste des forces populaires (Usfp) à interpeller le président de la chambre des Conseillers (Sénat) sur ce qu´elle considère comme un dérapage dangereux. «Nous refusons d´entendre un discours qui va à l´encontre de l´égalité», dit-elle. Pour rester sur ce même registre, la réponse la plus spectaculaire donnée par Saddam Hussein lors de sa première audience par le juge, a été la suivante: «Je suis rentré au Koweït car les Koweïtiens achetaient les femmes irakiennes pour 10 dinars».
Que ce soit à Bagdad ou à Casablanca, l´honneur de la femme peut être le motif d´un prêche ou de l´invasion d´un pays. C´est bien la première fois, en tout cas, que Saddam Hussein donne le véritable motif qui l´a poussé à s´emparer de ce qu´il considérait, à l´époque, comme la dix-septième province. La troisième histoire concerne un attentat à la voiture piégée qui a ciblé la centrale électrique du Hamma, à dix heures du soir, et qui visait en plein été à plonger une bonne partie de l´Algérie dans le noir. Ces trois exemples illustrent le siècle de la vitesse auquel est confronté le monde arabe du Golfe à l´Atlantique. La télé, l´avion et l´électricité posent d´une manière crue et ombilicale toute la problématique de notre rapport à la modernité, et partant notre rapport à la gestion du temps. Un prêche à la télé publique remet quasiment en cause tous les efforts de Mohammed VI de réformer le statut de la femme et le code de la Moudawama au Maroc. Une simple erreur de bus emporte à des milliers de kilomètres de sa destination d´origine un passager qui voulait rallier Beyrouth. Et une simple charge d´explosif a risqué de perturber le quotidien de milliers d´Algériens.
Ces problèmes de la vitesse bien entendu ne se posent pas qu´aux Arabes, sinon ce serait dramatique. Par exemple, la grippe aviaire qui se déclare au Vietnam, peut être propagée dans le monde entier par les moyens modernes de transport que sont l´avion, le train ou le bateau. Idem pour la maladie de la vache folle, qui se déclare en Grande-Bretagne mais qui menace tous les continents, si des mesures de boycott de la viande bovine britannique ne sont pas prises. La modernité, c´est tout ça: les deux faces de la même médaille. Elle a du bon et du mauvais, la belle et la bête, le jour et la nuit.
La bombe elle-même est malheureusement un produit de la modernité et de la recherche scientifique, requérant de la technicité et du savoir pour sa fabrication. C´est la modernité qui tue et sème la haine. Par ailleurs, il ne fait aucun doute que ce sont un peu les traditions ancestrales qui permettent à la société arabe de résister aux agressions de la paupérisation, de l´urbanisation forcée, de l´éclatement parfois de la cellule familiale sous l´effet des forces exogènes. Nous voulons tous, et c´est légitime, profiter des bienfaits de la modernité, par les facilités qu´elle nous offre dans le vie quotidienne mais en même temps elle nous soumet à de rudes épreuves. L´évolution n´est pas une chose facile.