Ouyahia en dents de scie

Quand il arbore son sourire ravageur, le chef du gouvernement est sûr de mettre ses interlocuteurs dans sa poche. Sur la question de la liberté d´expression, il affirme être fier de la presse de son pays, parce qu´elle a été seule à rapporter, dénoncer et condamner les actes terroristes, contrairement aux partis politiques, qui se sont murés dans «un silence de tombe». Fier donc, Ouyahia. A la bonne heure. Pourtant, si cela était le cas, il y a longtemps qu´on l´aurait su.
Bon. Sans quitter son sourire, Ouyahia essaie de surfer sur la vague de ce thème édiatique pour apporter un bémol à sa fierté, laquelle, on sentait bien était feinte. Pour autant, s´empresse-t-il de préciser : «il n´est pas question d´ouvrir l´audiovisuel à l´investissement privé. Celui-ci devra attendre la maturité de l´expérience de la presse privée». En d´autres termes, on attendra que la pâte lève.
Ces déclarations en dents de scie du chef du gouvernement font l´impasse sur une autre de ses boutades, faite à Beur TV pendant la campagne électorale, dans laquelle il estimait qu´il faut être «plombé de la tête» pour s´opposer à l´ouverture audiovisuelle. Elles font également l´impasse sur la marche du monde et sur l´évolution des technologies dans le domaine des médias.
Pour rappel, le recul de Ahmed Ouyahia a fait suite aux appréciations faites par le président de la République à l´émission télévisuelle Baramedj sur la presse en général et sur son intention ferme de ne pas ouvrir l´audiovisuel au cours de son deuxième mandat.
Toujours pour rappel, mais alors au tout début de son premier mandat, le président de la République ne manquait pas une occasion de faire l´apologie de la société de l´information et du développement des technologies de l´information et de la communication, les Ntic. Il a été programmé la construction d´une ville chargée de promouvoir ces technologies à Sidi Abdellah, dans les environs d´Alger, un projet qui est en bonne voie.
Reste donc le secteur de l´audiovisuel lui-même, créateur d´emplois et modulateur de croissance. Les pays voisins, comme la Tunisie, le Maroc et l´Egypte, nous ont précédés et nous ont damé le pion sur un terrain où l´Algérie se prévaut d´un certain leadership. La chose est pourtant simple : il y a deux types de société : les sociétés fermées et les sociétés transparentes. Les premières donnent naissance à des dictatures aboutissant à plus ou moins long terme à leur propre désintégration. Elles portent en elle les germes de leur propre destruction : les régimes nazis ou fascistes, et les régimes à parti unique, sur le modèle stalinien soviétique dont le régime algérien s´est inspiré, produisant en plus la décennie noire et celle qui l´a suivie : la décennie sanglante qui a fait plus de 150.000 morts. Le contrôle de la pensée et des esprits conduit inévitablement à ce genre de tragédie. C´est ce que le père de la cybernétique, Norbert Wiener appelle la barbarie, générée par une entité diabolique, le désordre, le déficit d´organisation* l´étouffement de l´information. Wiener propose trois solutions pour combattre ce désordre : d´abord dans le comportement social, l´alternative entre rigidité et capacité d´apprentissage. Ensuite, mettre fin au secret de l´information qui s´oppose à sa transparence. Enfin, on doit savoir que le «stockage et l´immobilisation de l´information paralysent les vertus dynamiques de son mouvement et de sa large circulation sociale». Wiener, qui définit la cybernétique comme la science constituée par lensemble des théories relatives aux communications et à la régulation dans l´être vivant et la machine, estime que la communication est le ciment de la société, et que ceux dont le travail consiste à maintenir libres les voies de la communication sont ceux-là mêmes dont dépend surtout la pérennité ou bien la chute de la civilisation. Il compare le système social au système thermique étudié par la thermodynamique, en disant que tout système isolé tendait vers un désordre maximum. C´est le phénomène de l´entropie observé en thermodynamique et appliqué par Wiener à l´informatique et au corps social. La rétention et le gel de l´information entraînent l´entropie, c´est-à-dire la désorganisation du système social. Et c´est alors la barbarie, qui peut prendre plusieurs visages : fascisme, nazisme, stalinisme, ou la barbarie que l´Algérie a connue durant la décennie sanglante et qui est le produit de la fermeture des canaux de communication verticaux (de la base vers le sommet et vice-versa) et horizontaux. Le gouvernement, son président et son Premier ministre ont à choisir entre une société fermée qui va à sa perte ou bien une société transparente qui a partout montré sa supériorité et son dynamisme. En d´autres termes, pour reprendre l´expression même d´Ouyahia, il s´agit de choisir entre une société qui avance et une société qui recule.

* Bibliographie Philippe Breton et Serge Proulx :
L´explosion de la communication