Le château

Dorénavant, on dira le château de Ben Aknoun pour parler du ministère des Finances. L´immeuble est imposant. Il a mis près de 20 ans pour voir le jour, une gestation lente, discontinue, difficile, et un accouchement avec césarienne. Et les péripéties sont kafkaiennes. Normal, pour un château. La vox populi l´avait destiné à plusieurs affectations successives : cité diplomatique d´abord, puis cité financière et des affaires, chaque gouvernement qui passe a eu son plan et ses idées. Mais le projet, trop ambitieux et budgétivore, tardait à voir le jour. Il fut même carrément abandonné à certaines périodes: les caisses de l´Etat étaient vides et un tel chantier était comme le tonneau des Danaïdes. Il absorbait les pétrodollars comme les derviches tourneurs avalent les flammes. On préférera donc le terme de château à celui de palais, cette dernière appellation étant réservée au siège de la présidence qui se trouve à El Mouradia, comme en d´autres temps on a appelé le siège de l´Ugta à la place du 1er Mai la Maison du peuple pour distinguer du palais du peuple où se trouvaient les bureaux de Ben Bella puis de Boumediene. La chose à remarquer s´agissant du château de Ben Aknoun est que l´occupation des lieux s´est faite dans la discrétion. Le locataire des lieux, en l´occurrence le ministre des Finances Abdelatif Benachenhou a emménagé presque en catimini, à l´abri des zooms des caméras et des appareils photo de la presse écrite et audiovisuelle. Il est vrai que Benachenhou n´aime pas trop le faste ni les médias du reste, lui qui ne cesse de répéter à chacune de ses sorties que l´Algérie est un pays pauvre qui se conduit comme un pays riche. N´empêche, malgré ces dénégations du ministre, le château de Ben Aknoun a de la gueule. Tout en verre. Et bien situé : en surplomb et en hauteur. D´un côté le val d´Hydra. De l´autre l´autoroute de Zeralda, celle qu´emprunte chaque jour que Dieu fait la crème du pays en se rendant aux résidences officielles de l´Etat de Club des Pins, de Staouéli et de Zeralda.
Son frère jumeau, à savoir le bâtiment de la Sonatrach, est moins bien loti, presque écrasé dans un site en forme de cuvette, même s´il est tout en verre lui aussi.
Mais surtout, n´oublions pas de le signaler, le château a été l´endroit tout indiqué pour recevoir l´hôte de marque qu´est Nicolas Sarkozy, le locataire du palais de Bercy, un bâtiment à cheval sur les berges de la Seine. Quand quelqu´un vous apporte une dot de deux milliards d´euros, c´est bien le moins qu´on puisse faire pour bien l´accueillir.
En fait, le château ne fait que refléter la nouvelle philosophie des nouvelles autorités financières algériennes. Finie l´ère des messieurs 10 % qui ont permis l´évasion de 30 milliards de dollars sous forme de commissions, selon les calculs d´Abdelhamid la Science. Dorénavant, l´argent va bien dans les caisses de l´Etat, qui a pu ainsi engranger 34 milliards de dollars de réserves de change en quelques années.
Une nouvelle philosophie qui reste tout de même platonique: l´Etat ne sait pas comment utiliser cet argent pour amorcer le développement du pays et lancer la croissance. Ce qui fait qu´il y a de plus en plus de pauvres, pendant que les riches, eux, continuent de s´en mettre plein les poches.