Ferme ta gueule

Madame Kerry, la probable future première dame des Etats-Unis, l´épouse du candidat démocrate adoubé par la Convention de son parti à Boston, n´a pas mâché ses mots en demandant à un journaliste de ne pas lui faire dire ce qu´elle n´a pas dit: «Ferme ta gueule», lui a-t-elle ordonné. Voilà une femme, qui si son mari est élu en novembre prochain à la Maison Blanche, se fait déjà la réputation d´être une dame de fer. Cela se passe aux Etats-Unis, au pays de Thomas Jefferson et du premier amendement qui garantit une liberté totale à la presse. Cette question nous intéresse en tant qu´Algériens car c´est un sujet d´actualité chez nous. La question qui se pose est: jusqu´où peut et doit aller la presse? Pour l´avocat, Me Miloud Brahimi, la presse n´est pas obligée d´insulter. Citant en renfort les différents lièvres levés par les journaux privés: les affaires Betchine, Adami et Al Shorafa, l´auteur suggère que les médias soient en mesure de faire leur travail d´informer sans avoir recours à la diffamation. Il reconnaît cependant que cela n´est pas toujours facile parce qu´en Algérie, il est faux de croire que la presse peut représenter un quatrième pouvoir, car dans les faits, et depuis 1962, selon son expression «en Algérie, il n´y a qu´un seul pouvoir, l´Exécutif. Il ne peut y en avoir d´autres.» En d´autres termes, ceux qui s´évertuent à parler encore de quatrième pouvoir prêchent dans le désert et se gargarisent de mots vides de sens. C´est clair. La presse doit-elle tout dire? Les professionnels savent que de toute manière il y a toujours une sélection qui s´opère: l´actualité est très riche et il n´y a que 24 pages squelettiques, dont la publicité ronge près de la moitié de l´espace dans certains titres. Ce tri et cette sélection obligatoires pour des raisons techniques, de maquette, de mise en page , de rubricage et de nécessité de bouclage font déjà qu´on ne peut pas tout dire. Assez souvent, c´est la qualité même de l´information qui en pâtit. En seulement douze ou treize pages, l´information est forcément tronquée. Ainsi, l´information qui se rapporte à la vie des gens, les aspects culturels, sociaux, éducatifs, sont tous les jours sacrifiés au profit d´un regard surpolitisé, plus proche de campagnes virulentes, haineuses unilatérales , que d´une démarche sereine, cohérente, globalisante. Bien entendu, la presse n´est pas seule responsable de cet état de fait : les pouvoirs publics y jouent un rôle négatif prépondérant. En verrouillant le champ médiatique, notamment l´audiovisuel et la presse spécialisée, l´Etat a condamné la presse à la médiocrité, et d´une certaine manière il ne fait que récolter que ce qu´il a semé. En organisant des fuites et en manipulant la désinformation, les divers clans du pouvoir instrumentalisent, en fonction des intérêts du moment, les différents titres de la presse écrite, y compris en les soulevant les uns contre les autres et, quand la situation en arrive à leur échapper, ils sévissent. Le professeur Brahim Brahimi a raison de refuser de participer au groupe de travail que compte mettre en place Boudjemaâ Haïchour tant que des journalistes croupissent en prison. Oui, pourquoi faut-il que ce soient les journalistes qui paient les errements des clans du pouvoir? Ce qu´on remarque en outre, c´est que le pouvoir lui-même ne sait pas ce qu´il veut faire de cette presse. Il y a au moins deux démarches antagoniques: celle de Boudjemaâ Haïchour, ancien journaliste, qui veut aller vers plus de qualité en lançant les jalons du renouveau, et celle d´Ahmed Ouyahia, commis de l´Etat glacial, qui veut tailler dans le vif sans se soucier des conséquences de son geste. Que le champ médiatique ne soit plus qu´un champ de ruines, il n´en a cure. Pendant ce temps, la corporation n´arrive pas à exorciser ses vieux démons.