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Le dimanche d'El Khemsa...

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Assister aux audiences d'El Khemsa Gherbi est en soi, révélateur de cette race de juges du siège à suivre avec plaisir...

Au tribunal de Bir Mourad Raïs (cour d'Alger) tous les dimanches, vers les 10 heures tapantes, El Khemsa Gherbi, la tonitruante présidente de la section correctionnelle entre et face à une pile de dossiers (une centaine, ce dimanche d'avril 2016), elle lit à haute voix les sentences dont les dossiers avaient été mis en examen sous huitaine. Après avoir lu deux verdicts en direction de deux jeunes détenus dont l'un a bénéficié de la relaxe, le juge du siège passe à l'appel des causes.
Auparavant, elle répétera ce qu'elle crie toutes les semaines: «On répond «présent» à l'annonce des coordonnées!».
Ouarda, Seghir, Amor, Houcine, Mourad, Hamid, passent à la barre. Elle leur signifie le renvoi pour le 8 mai 2016.
Certains justiciables grimacent. D'autres résignés hochent la tête et quittent la salle, sous le regard angélique des flics de la bâtisse. Victime du changement brutal de climat, la juge tient à la main un beau mouchoir blanc prêt à servir. Entre deux appels, elle réajuste un très beau foulard vert-olive qui fait office de khimar.
Son visage est net. Elle a bonne mine et rien ne laisse transparaître avec l'absence de sourire, une quelconque nervosité.
Sur le siège du parquet le beau Houcine Djiouate suit le mouvement à la barre. Il se tient à carreau et est loin de ses collègues «égarés» qui s'occupent de la police de l'audience.
Arrive un jeune handicapé, invalide, sur des béquilles. A la barre il explique le pourquoi de la non-régularisation de sa fâcheuse situation due à l'émission d'un chèque en bois.
«Nous nous sommes mis d'accord, mes adversaires et moi pour régulariser prochainement la situation, surtout dit-il si vous m'accordiez la liberté provisoire.»
La juge fait comme si ce détenu n'avait fait aucune avance... Elle poursuit le fade interro avant de lever la tête en direction du détenu qui s'en va, déçu de la date du verdict annoncée plus tard...
Le ministère public effectue les demandes balancées dans la stricte fourchette de la loi. Et Djiouate ne veut pas faire perdre son temps à la présidente.
Auparavant, l'avocate de la partie civile demande les dommages et intérêts: 10.000 DA sans trop s'attarder sur les faits que Gherbi avait avec professionnalisme dictés au tout début des débats plutôt sereins et cools.
La défense, elle, s'appuie sur l'honneur du détenu qui a besoin de liberté pour pouvoir ramasser les millions qu'il doit et qu'il reconnaît sans détour.
Avec beaucoup de conviction, elle veut aller au bout de sa pensée. «Madame la présidente, vous avez devant vous un malade physiquement, mais qui se porte très bien mentalement. Appuyé sur sa béquille il a eu le courage de vous assurer du remboursement de la somme transmise sur le chèque à condition que vous lui accordiez la liberté nécessaire à ses mouvement, qui lui permettront de se déplacer et ramasser la somme due!», récite presque sans ton (sachant que jamais la présidente ne cèdera à la demande d'octroi de la liberté provisoire, la détention étant la seule garantie qu'il puisse casquer les dinars. Ce qui est plaisant à noter et à louer c'est la prestance de cette brune à la robe noire qui n'a nullement envie d'aborder cette semaine ensoleillée dans le... brouillard, oui, El Khemsa Gherbi tient beaucoup de Samira Kirad (la rigueur), Mourad Belalta (le sérieux) et même la valeureuse Sihem Bechiri (la classe!).
En entendant un à un les inculpés, la juge du dimanche sait s'y prendre. Elle ne s'énerve jamais. Elle est patiente, même devant des conseillers qui s'égarent dans des plaidoiries aux dédales qui mènent dans le «vide absolu».
D'ailleurs, même les victimes restent bouche-bée devant les percutantes questions aux réponses souvent évasives des inculpés vite coincés.
Un auteur de distribution de bien d'autrui arrive à la barre. Il est complètement «out», les poursuites semblent l'avoir atteint au plus profond des tripes. Gherbi lui signifie les faits et marmonne: «Qu'avez-vous à dire là-dessus?»
L'inculpé parlera deux bonnes minutes avant qu'il ne soit interrompu: «Avez-vous établi le permis de construire? «
L'inculpé se tait. Il n'a pas envie de s'enfoncer. La juge, elle, a ce tic de ne jamais lever la tête en parlant. C'est là une bonne manière de se faire respecter. Elle est le tribunal, que l'on sache, Non?
Il y a aussi un point sur lequel nous voudrions nous étaler, mais faute de place nous tirons le chapeau devant la maîtrise des procédures de cette extraordinaire juge.
Un autre, coupable de destruction de bien d'autrui: coup sur une voiture dont le chauffeur s'était querellé en cours de route.
La victime était là pour aller au bout de sa plainte. Elle était loin de venir faire des bises ou mieux, serrer la main de l'adversaire, lequel avait même présenté un arrêt de travail suite à la pluie de coups reçus lors de l'altercation.
L'inculpé, la cinquantaine dépassée, n'en revenait pas. Il avait l'impression que la juge l'attendait pour le punir ce dimanche, lui, tout seul, sauf qu'il sait avant tout le monde ce qu'il a fait de grave. Il a non seulement détruit une auto et causé des blessures en assénant des coups suite à une colère noire qui l'a envoyé droit dans le long couloir tout aussi noir des poursuites et le long bras du Code pénal avec ses articles complets et tranchants.
La juge fait une mine éloquente avant de mettre en examen cet énième dossier avant de passer à une autre affaire de coups et blessures volontaires appuyés d'un certificat médical, conséquent de quoi appliquer la loi dans toute sa rigueur et les condamnés n'ont qu'à interjeter appel au Ruisseau où les trios de magistrats se débrouilleront comme ils pourront. Bon week-end Gherbi et tous les juges du coin!

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