"Je ne veux pas passer pour un vendu"

Pour un simple procès concernant un cambriolage, la magistrate mettra plus de 45 minutes pour obtenir une réponse...

Omar est un jeune détenu pour vol, fait prévu et puni par l'article 350 du Code pénal. Il est interrogé par la présidente de la section correctionnelle du tribunal... sur l'énigme de «qui lui a passé les clés pour ouvrir la porte du domicile visité?». Curieusement, il ne dit mot et s'obstine à ne rien dire. La question est reprise cinq fois, aucune réponse n'est donnée. La juge ne lâche point le morceau et s'entête à obtenir ce qu'elle veut! Elle tente encore une fois avant de prendre ses responsabilités, comme le stipule la loi. Elle essaye la menace voilée puis se ravise en articulant:
-«Inculpé Omar, qui vous a donné la clé du domicile de Rabah, à cambrioler?
-Que vous faut-il pour répondre à la question? Et je veux une réponse im-mé-dia-te-ment!» La magistrate a voulu bluffer le détenu mais a-t-elle réussi? Elle attend que monsieur veuille bien se mettre à table...
L'inculpé serre fort ses grosses et épaisses mâchoires, retient un sanglot qui veut absolument quitter sa trachée artère, mais laisse tout de même éclater son angoisse par une phrase lâchée au compte-gouttes:
«- Madame la présidente, je vous assure que ma volonté de parler est très forte, cependant, la présence ici des voisins, m'empêche de vous répondre et...
-Mais, quel est le rapport entre ce que vous voulez déclarer et la présence de vos voisins? réplique aussitôt la juge qui n'est pas encore arrivée à tirer au clair cette situation des plus bizarres.
-A vrai dire, les voisins sont connus pour être des pies. Alors, voyez-vous, si je répondais à votre question, je passerais pour un vendu et... je veux appliquer à la lettre les recommandations de mon regretté père qui m'a toujours conseillé de ne pas faire de la prison pour un homme qui n'en est pas un, ou encore de ne pas aller en prison pour une femme qui n' a pas le statut de femme de famille. Et puis, laissez-moi vous dire que vous ne réussirez pas à faire de moi un mouchard...
-De quoi, de quoi? Mais qu'est-ce que vous me chantez là? s' écrie la magistrate, qui est au bord de la révolte. Le jeune baisse la tête puis martèle que la situation n'est pas aussi aisée qu'on peut le croire et d'ajouter que de nos jours, la vie se complique de plus en plus devant la montée de l'égoïsme, du chacun pour soi...
-Vous devriez être professeur de philosophie, car, à vous entendre, on croirait assister vraiment à un cours de psychologie appliquée!» lance la magistrate, déçue d'être là, après une bonne vingtaine de minutes qui semblaient être des heures, mais heureuse de jouer au chat et à la souris avec un détenu qui vient à peine de sortir de l'adolescence. Elle croit que le caprice est passé et encore une fois, reposera la même question pour obtenir la même réponse.
La récréation semble s'acheminer vers la fin. Est-ce que l'inculpé va parler ou finir de parler ou va-t-il continuer à fuir sa responsabilité arrêtée par la loi, alors on est disposé à se mettre à table, maintenant, car l'heure tourne et le rôle est consistant? dit pour la énième fois la juge à la limite du désespoir devant ce cas qu'elle rencontre pour la première fois de sa carrière.
Et comme si une comète venait de fendre l'espace, le détenu murmure entre ses dents et un prénom sort de sa bouche sèche et ses lèvres légèrement entrouvertes:
Mostefa, le voisin d'en face, est la personne qui m'a passé les clés et fixé le partage du butin pour plus tard dans la soirée après le dîner.
-Et voilà! Nous avons eu le nom sans la force publique. Il suffisait d'être patient et le tour est joué!», réplique de suite la magistrate, fière d'avoir eu le dessus sans faire appel à une quelconque force.
Le bout du tunnel atteint, la présidente s'attelle alors à prendre acte des demandes du représentant du ministère public qui va, en deux temps, trois mouvements parcourir les termes de l'article 350 du Code pénal qui prévoit dans le «chapitre III - Crimes et délits, Section I: Vols et extorsions, pour les coupables de vol,une peine de un (1) an à cinq ans (5) d'emprisonnement et d' une amende de 100 000 DA à 500 000 DA.»
Sur ce, le procureur martela la peine de 3 ans ferme et d'une amende de 200 000 DA.
Sur le siège, la magistrate infligea la peine de 2 ans ferme et d'une amende de 100 000 DA.
Elle dicte le délai pour l'appel, ramasse ses affaires et annonce une pause de 15 minutes, histoire de récupérer des...FORCES!