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Le photographe

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J´avais dit que rien ne nous prédisposait à la lecture, et encore moins à la maîtrise de l´art de la photographie, un art qui ne cesse de se développer encore au rythme des innovations technologiques. L´image et la photo étaient des objets nouveaux pour nous. D´abord, les revues étaient rares, et les seules images qui nous parvenaient, c´était dans les emballages de l´épicier du coin. C´est à l´école et dans les missions catholiques et protestantes que le jeune montagnard les découvrait. Il était rare de trouver dans ces familles pauvres, dans ces piémonts, des photographies qui pouvaient témoigner du passé récent des membres de cette famille. L´administration coloniale avait bien essayé d´imposer la photographie pour la carte nationale d´identité. Les mâles du village exhibaient fièrement leurs moustaches staliniennes sur leurs papiers d´identité ou sur leurs cartes d´anciens combattants. Puis, avec la lente introduction du XXe siècle dans le village, la photographie s´est définitivement installée dans le village, juste après l´arrivée des gendarmes, de l´école et de l´électricité, dans l´ordre. Bien sûr, la gent féminine a été la dernière à bénéficier des attentions de l´invention de Niepce et Daguerre, car au village, on ne plaisante pas avec l´honneur. Officiellement du moins, car la nature humaine étant ce qu´elle est, les choses qui peuvent se passer à Ushuaia peuvent avoir lieu aussi à Vladivostok, et notre village se situant à égale distance de ces deux lieux géographiques que n´ont pu rapprocher que le poème «La prose du Transsibérien» et la poésie militante de Nicolas Hulot, on peut bien supposer que les indigènes du sexe faible avaient bien le droit d´être éblouis par les éclairs magnésium de l´appareil primitif du premier photographe du village.
Vous pensez! Avant, il fallait aller jusqu´au chef-lieu de la commune et solliciter un étranger pour se faire photographier ou alors entreprendre un coûteux voyage jusqu´à Tizi Ouzou.
Curieusement, les premières photographies de jeunes femmes que j´aime sont celles qui ont été prises dans le verger d´orangers des soeurs blanches où des adolescentes en chandail et en béret venaient passer de studieuses vacances dans un lieu sûr et hospitalier.
Finalement, la nécessité d´un photographe s´est fait sentir au village. Et c´est un rescapé d´un grave accident de la route qui avait ouvert un petit laboratoire artisanal dans une vieille maison toute proche de son logis.
L´appareil était des plus primitifs, une caisse en bois posée sur trois pieds et enveloppée d´un rideau noir. Le photographe faisait asseoir son modèle, orientait son visage par rapport à la lumière qui émanait d´un spot. Il fourrait sa tête sous le chiffon noir, brandissait un bâton métallique au bout duquel il y avait une mini-lampe en magnésium. «Ne bouge plus!» Et dans un éclair, le visage était fixé pour longtemps sur les plaques.
Il fallait attendre deux ou trois jours pour avoir sa photo, car les clients n´étaient pas nombreux. Seule la guerre allait pousser les gens à venir en masse, en groupe et en procession pour se faire tirer le portrait. Mais, hélas! le vieux photographe n´allait pas faire de vieux os: étant Kabyle et protestant et, de surcroît, marié à une étrangère et ayant des enfants avec des prénoms chrétiens, il ne se sentit plus en sécurité dans ce village situé en ligne de front.
C´est son neveu, un lycéen expulsé pour cause de grève, qui lui succéda à ce poste névralgique. Il mourut à 17 ans, dans de mystérieuses conditions. Il voulait simplement «photographier» son pain.

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