Miracles

L´homme est malheureux. Et c´est sa conscience qui le rend malheureux. Il est intelligent et possède une préscience du futur proche. Mais c´est surtout la dureté de la vie, les difficultés à surmonter pour gagner le pain de sa vie, à disputer sa part aux loups (qu´ils aient deux ou quatre pattes), à tenter de mener une vie, non pas linéaire, mais en essayant d´améliorer chaque jour son quotidien. Evidemment, je ne parle pas ici des hommes sur qui la fortune a déversé sa corne d´or, sous forme de rente pétrolière, foncière, de révolutionnaires; non, je veux parler de l´immense majorité des hommes qui souffrent tous les jours, suant sang et eau, affrontant des conditions extrêmes pour pouvoir, le soir, au coin du feu ou à la lumière chancelante d´une vieille lampe, rompre le pain avec le reste de sa famille. Et c´est pour conjurer la noirceur de sa vie que l´homme a inventé les mythes. Il y a d´abord l´âge d´or, temps béni où l´homme n´avait qu´à tendre la main pour cueillir les fruits. Puis il y eut l´éden d´où l´homme aurait été chassé pour indélicatesse. Depuis, l´homme ne cesse de rêver à ces temps bénis. Il faut dire que la pauvreté et la souffrance engendrent les rêves. Il y a même des populations insulaires qui entretiennent le mythe du bateau: un bateau chargé de richesses qui échouerait sur les rives...le rêve, quoi! Dans la société, il y a ceux qui croient aux mythes et ceux qui les entretiennent, ceux qui les entretiennent sont souvent ceux qui en profitent. Car dans toutes les mythologies, il y a des sacrifices à faire: les dieux ne donnent rien pour rien. Pour s´attirer la clémence de ces divinités, les hommes ont inventé tout un rituel de sacrifices: prière, danse sacrée, libation, sacrifice humain puis animal, dons en espèces ou en nature, ex voto...De nombreux rituels sont mis en scène à l´intérieur de temples, de mausolées, autour d´une obélisque, à l´ombre d´un arbre tutélaire ou au pied d´un rocher aussi majestueux que mystérieux. Et il n´existe pas un coin de cette pauvre poussière d´étoile qui tourne dans le vide sidéral, qui ne possède pas un sanctuaire, un lieu où se rencontrent les bons esprits, les bons génies qui veillent sur l´homme, c´est un marabout dont le modeste dôme blanchi attire de loin le voyageur fatigué comme le phare, les bateaux malmenés par la tempête: l´intérieur est nu. Une tombe se trouve au centre de la pièce. Une cruche d´eau dans un coin, quatre fenêtres s´ouvrent aux points cardinaux. Le marabout domine la vallée et le village. Il a suffi qu´un jour une femme esseulée et désespérée crie le nom de son époux parti gagner son pain très loin et qu´elle revoie le visage de son bien-aimé, quelques jours après, (à l´époque, il n´ y a avait ni e-mail ni services des postes) pour qu´aussitôt le miracle soit reconnu par tous. Depuis, les pèlerins ne cessent d´affluer, les offrandes se multiplient au bonheur des miséreux du coin. Des zerdas et des fêtes au son du tbel et de la ghaïta y sont organisées chaque Achoura...
Federico Fellini avait décrit ce phénomènes dans un de ces films (8 1/2, je crois ou la Dolce vita) avait décrit cette exploitation de la crédulité des bonnes gens: dans l´Italie du Sud, le Mezzo giorno, les petits villages croupissent dans la misère et l´anonymat. Pour sortir de cet anonymat, certaines familles, peu scrupuleuses, n´hésitent pas à faire croire qu´un de leurs enfants a vu la Vierge. Aussitôt la nouvelle répandue par la presse à sensation, des colonnes de bigots et bigotes, des malades incurables, des handicapés moteur, des illuminés du dedans, des aveugles, des cancéreux, des malaimés, envahissent le petit village qui ne figure même pas sur les cartes de géographie. En plus de la petite fille qui gagne une gloire éphémère (comme à un concours de beauté), c´est le curé du village et les épiciers du coin qui voient leur chiffre d´affaires exploser. C´est ainsi que dans chaque manifestation d´un miracle, les sceptiques cherchent à savoir à qui profite le miracle. Et c´est sans doute la question que l´on doit se poser quand on apprend que la chambre 327 de l´hôtel Bali Beach qui a été miraculeusement préservée du sinistre qui a anéanti tout l´hôtel: ladite chambre sert de lieu de pèlerinage et est devenue le réceptacle d´offrandes conséquentes déposées par les adeptes de toutes les religions de l´île.
On se demande ce que serait devenue la maison qui aurait échappé au bombardement d´Hiroshima ou alors le bureau rescapé d´un des étages du World Trade Center.
Mais les miracles ont ceci de particulier: ils ne se répètent pas souvent. Et c´est cela qui fait d´eux des miracles.

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