Le progrès

Je suis content. J´ai l´espoir que beaucoup de choses s´arrangeront un jour prochain et rien ne permet de douter du progrès que fait chaque jour ce pays béni où je suis né et où je vis de par la grâce de Dieu depuis soixante et un ans. C´est peut-être grâce aux efforts louables et désintéressés de nos responsables politiques et administratifs, qui se plient en quatre pour satisfaire nos moindres désirs si nous arrivons sereinement à l´âge d´être grand-père. Figurez-vous, et cela je viens de le lire dans un de nos chers journaux de la presse privée qui survit grâce à la mansuétude de quelques annonceurs qui sont réputés pour leur philanthropie, que l´espérance de vie des Algériens est passée de 45 ans en 1962, à 75 ans en 2007. Un grand bond en si peu de temps comme aurait dit le grand Mao Tsé-toung. Et cette vérité est sortie de la bouche d´un de nos glorieux ministres. Comment expliquer ce progrès sinon par le magnifique mode de gestion scientifique appliqué dans notre pays.
Les causes de mortalité sont nombreuses et celles qui affectent les populations qui vivent ailleurs que chez nous, les connaissent encore: la mortalité infantile à cause des accouchements dans des conditions d´hygiène déplorables, d´un manque flagrant de maternités, de crèches, de suivi médical. Tout cela grâce à Dieu et à nos responsables politiques et administratifs.
En dehors des accidents de voitures (devenus trop nombreux à cause de l´explosion du parc automobile, de l´état des routes, du non-respect du code de la route et de l´insuffisance du contrôle technique des véhicules), le stress serait la première cause de la mortalité. Le citoyen avant, se faisait trop de mauvais sang. C´est pour cette raison que des gens bien intentionnés, entièrement dévoués à la cause du genre humain ont dit un jour: stop! Arrêtons les frais! Ce n´est pas normal que neuf millions d´individus (à l´époque nous n´étions que neuf millions à cause du colonialisme qui fut la cause principale de toutes les causes de mortalité) se mettent à gamberger ensemble et en même temps.
D´abord, c´est du gaspillage de neurones et ensuite, il y aurait un tel embouteillage d´idées que la situation serait pire que s´il n´y avait pas d´idée du tout! Alors une poignée d´individus avait déclaré après les précautions d´usage, bien sûr, que le seul héros était le peuple et que tous les autres (héros) devaient se taire ou partir en exil, que la gloire éternelle était due aux martyrs et que finalement, n´avaient le droit de penser que ceux qui pensaient (ou croyaient ou faisaient semblant de penser) comme le chef, qui fut désigné dans une salle de cinéma après un vote à main levée. Comme de bien entendu, le chef élu à la tête du parti unique n´était pas le vrai chef. Et ce qui devait arriver arriva: quand le chef élu se mit un jour à essayer de réfléchir, le ciel lui tomba sur la tête. Il fut déposé et conduit dans un endroit secret où il apprit avec un peu de retard qu´il ne servait à rien de penser. Il était aimé. Il fut ensuite oublié. Maintenant, tout le monde sourit à la seule évocation de son nom.
Celui qui le déposa, se mit à la tête d´une équipe de penseurs qui s´attelèrent à la tâche. Alors le pays vola de victoire en victoire. Les richesses minières furent exploitées au bénéfice du seul peuple héros. On nationalisa toutes les entreprises, l´argent entrait en masse. L´enseignement fut prodigué gratuitement à tous et de brillants penseurs sortirent des nouvelles universités.
Tous les secteurs de l´économie se mirent à tourner, créant un sentiment d´envie et de jalousie chez les voisins. Le peuple fut gonflé à bloc d´orgueil. Les grands chantiers se multiplièrent d´est en ouest, du nord au sud. On sema, on planta et on récolta ailleurs.
Le peuple était heureux: la santé était gratuite! Tout était presque gratuit même si certains devaient passer une partie de leur vie à faire la chaîne!
Tout le monde exultait!
Et la Révolution continua rayonnante! Ce n´est pas étonnant que, délivré du joug des soucis, le citoyen n´ait pas envie de vivre même au-delà de 75 ans! D´ailleurs les suicides sont si rares!
Une seule chose reste à parfaire: ne peut-on pas faciliter en fin de mois la vie aux pauvres retraités qui passent presque une journée à la poste pour toucher leur maigre pitance. Par temps de canicule, les ordinateurs tirent la langue souvent et les statistiques démographiques risquent de changer si l´été dure.

arez1946@yahoo.fr