Harraga!

Je ne sais pas qui a fait courir la rumeur qui dure et persiste que l´Algérien est un fainéant, un mauvais travailleur. Es-ce un de ces colons pour justifier les salaires de misère qu´il distribuait aux journaliers qui travaillaient au noir et qui ne connaissaient ni congé, ni allocations familiales, ni assurance sociale? On comprend maintenant pourquoi certains sont devenus rapidement riches: en faisant suer le burnous comme le disait la camarade Mireille que je salue ici, fraternellement.
D´ailleurs, peut-être l´enrichissement rapide ne vient pas seulement de vols, de détournement, ou de fraudes fiscales: peut-être que la tradition du travail au noir a été fidèlement respectée par des employeurs du secteur privé, sans scrupules qui continuent fidèlement à médire la main-d´oeuvre locale. On ne peut que les renvoyer aux études des archéologues, qui ont démontré scientifiquement, preuves matérielles à l´appui, que les cités qui ont fait la gloire de l´empire romain: Caesare, Timgad, Djemila, sont l´oeuvre d´artisans berbères: des signatures ont été trouvées sur les pierres de beaucoup d´édifices. S´il y avait de bons tailleurs de pierres, des artistes peintres, des tisserands...que les Romains employaient, c´est que les populations de l´Afrique du Nord ont été industrieuses. Tout le monde n´était pas pasteur. S´il faut chercher une cause à la mauvaise réputation que l´on traîne, ce n´est sûrement pas dans la proximité de la Corse ou dans un climat propice à la sieste mais dans les différents systèmes qui ont géré cette région pendant des siècles.
D´ailleurs, si l´on voulait vraiment réfléchir sérieusement à la question, on devrait se demander ce qui pousse une grande majorité de la jeunesse à rêver d´un ailleurs: un boulot pour survivre, un toit pour se marier et vivre normalement. Donc, si comme le chantait merveilleusement Charles Aznavour à une époque où la canicule ne sévissait pas comme aujourd´hui «Il me semble que la misère serait moins pénible au soleil...», c´était avant le phénomène El Nino...
Maintenant, les jeunes, après avoir frappé à toutes les portes pour trouver un emploi qui puisse leur assurer un avenir digne, après avoir marqué de leur ombre indélébile les murs lépreux de nos cités, prennent une douloureuse décision: harraga! Comme ils disent! Brûler les interdits qui bâtissent les murs autour des foyers de la misère. Il faut vraiment que le désespoir qui habite ces jeunes soit profond pour qu´ils acceptent d´affronter tous les dangers qui les guettent dans une odyssée incertaine. Une traversée périlleuse dans une embarcation d´infortune, des passeurs peu sûrs qui se conduisent comme les esclavagistes des temps passés, et au bout du chemin, s´ils ne se noient pas ou s´ils ne sont pas repris par les autorités locales, un rivage étranger, une terre promise où, s´il faut croire un reportage marocain, commencera le calvaire des travailleurs surexploités: travail au noir, clandestinité, conditions de vie désastreuses, et souvent la prison en prime à la xénophobie, aujourd´hui à la mode. Mais ils croient quand même en un avenir, cet avenir qui leur est refusé ici. Tout cela parce que certains ont été bercés par les voix des sirènes qui dépeignent la vie là-bas comme un pays de cocagne, d´autres parce qu´ils n´ont pas la chance d´avoir un cousin bien placé pour leur trouver l´emploi qui leur convient (un petit clin d´oeil au regretté l´Inspecteur Tahar...).
Tout cela pour travailler. Certains Algériens émigrés à Londres sont obligés d´avoir deux emplois pour pouvoir vivre à l´aise. Sont-ils heureux? Sûrement: puisqu´ils travaillent. A présent, pour émigrer, il faut savoir nager. Pour rester au pays, il faut savoir nager et garder son linge au sec.

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