Les liaisons dangereuses

On ne saura jamais exactement quelle est la pulsion secrète qui pousse l´homme à écrire.
Evidemment, je ne veux pas parler du scribe ou du professionnel qui fait pleurer le stylo en le torturant laborieusement, juste pour pouvoir faire bouillir la marmite, ni de ceux qui utilisent des nègres pour pouvoir affirmer leur nom en exploitant le talent des timorés... non, je veux parler de ces volontés qui, incapables de retenir à l´intérieur d´eux-mêmes le feu qui les consume et qui ne veulent pas le confier aux roseaux comme dans la légende du roi Midas, noircissent des pages et des pages qu´ils livrent ensuite, et qu´ils donnent en pâture à un public souvent ingrat.
Des genres littéraires, il en existe beaucoup, et chaque période amène sa mode qui prospère un moment avant d´être effacée par une nouvelle vague plus jeune, plus audacieuse.
Mais à mon sens, le genre le plus original, le plus direct, le plus incisif, le plus révélateur, demeure le genre épistolaire: il est plus franc que des mémoires qui sont destinées, avant tout à expliquer le cheminement d´une vie ou les choix qui ont présidé à telle ou telle conduite.
Les Liaisons dangereuses révèlent plus que tout autre roman, les vices d´une société corrompue. Les mémoires peuvent être dénuées d´une arrière-pensée revancharde comme elles peuvent être les vecteurs d´un désir de vengeance ou d´un replâtrage tardif des erreurs du passé.
Cela est valable quand l´auteur est un écrivain reconnu ou un homme cultivé d´une très longue expérience. Mais quand un homme politique se met à dicter ses mémoires (c´est le cas quand il ne sait pas lui-même écrire ou alors que son style s´est trop longtemps complu et usé dans la langue de bois et la pensée unique, car à force d´avoir longtemps donné des ordres verbalement, le poignet tout comme le verbe, perd de sa souplesse et de son originalité) ou à écrire lui-même sur sa machine écrire, le geste n´est jamais gratuit.
On raconte que le président Truman, après avoir quitté la Maison-Blanche, s´est mis à réaliser des films documentaires uniquement pour expliquer à ses concitoyens les conditions qui l´ont poussé à prendre une décision plutôt qu´une autre (il faut dire qu´il avait lourd sur la conscience: 2 bombes atomiques larguées sur Hiroshima et Nagasaki...).
Mais dans l´écriture d´une histoire aussi sombre, aussi mouvementée et qui n´est pas toujours rose comme celle d´une guerre de Libération d´un pays qui sera ensuite gouverné par un mousselsel de coups d´Etat permanents, la publication de mémoires peut paraître suspecte quand beaucoup d´acteurs principaux ont déjà disparu, quand des archives sont mises sous scellés et surtout quand les noms propres de certains caporaux d´industrie sont outrageusement voilés.
C´est trop facile d´écrire, mais écrire des mémoires ce n´est pas refaire l´Histoire en se refaisant une virginité et en accablant les autres de tous les maux: le public, avide de sensations, veut des noms, des adresses, des chiffres avec preuves à l´appui et si c´est possible, des photos...
Mais si, au lieu de se répondre par médias interposés, les hommes politiques se mettaient à prendre leur plus belle plume et, dans la langue de leur choix, à échanger leurs amabilités dans le plus pur style épistolaire, à la manière de Choderlos de Laclos, la loi de l´omerta sera brisée.
Et la vraie histoire sera connue.

arez1946@yahoo.fr