Prétextes

On peut d´ores et déjà imaginer la stupeur des quelques millions d´électeurs qui ont jugé bon de ne pas se déranger un jeudi matin pour aller se rendre au bureau de vote et accomplir le geste fatidique qui consiste à jeter un bulletin dans une urne opaque en bois. On peut imaginer leur surprise quand ils recevront le fameux questionnaire du service des élections de la commune (pardon de l´APC) où leur nom est porté. La question qui serait posée: est-ce que ce fameux document qui va être tiré à au moins 4 millions d´exemplaires et qui est inspiré par les services du ministère de l´Intérieur, aura certainement un coût: le papier, l´impression, le tirage, la distribution par des facteurs qui ont déjà fort à faire et, enfin, la réception des réponses, leur tri, et leur traitement. On imagine déjà combien de tonnes de pomme de terre ou de sachets peuvent être distribuées aux familles nécessiteuses avec l´argent qui aurait servi à un sondage sans rime ni raison.
Mais le plus intéressant dans l´affaire est de connaître le genre de réponses qui peuvent fuser d´électeurs contrariés. Ceux qui sont de bonne foi diront simplement qu´ils ont changé d´adresse et qu´ils n´ont pas pu s´inscrire sur les listes de leur nouveau lieu de résidence à cause de l´absentéisme répété du chargé des listes électorales de leur commune d´origine.
D´autres diront simplement que ce 17 mai, ils avaient simplement oublié que c´était le 17 mai et qu´il faisait tellement beau qu´ils ont pris leur voiture pour aller passer la journée au Club des Pins. Comme on ne les a pas laissé entrer, ils sont rentrés furieux d´avoir été humiliés et considérés comme des citoyens de deuxième catégorie (le deuxième collège, ça ne vous rappelle rien?); ils ont rebroussé chemin et sont partis passer la journée non loin du mausolée abandonné du Tombeau de la Chrétienne.
Celui-ci prétextera la bavure médicale dont sa mère a été victime à la suite d´une opération de la vésicule biliaire dans une clinique privée: les médecins avaient oublié dans le ventre de la patiente un garrot en élastique de 20 cm qui lui avait provoqué une occlusion intestinale qui lui aurait coûté la vie si, le 17 mai, après d´âpres négociations elle n´avait été admise dans un service de l´hôpital public. Le temps de la faire rentrer et le 17 mai était déjà passé!
Comment ne pas comprendre cet électeur de quarante ans qui a juré de ne pas se raser et de ne pas voter tant qu´il n´aura pas reçu une réponse positive de l´Aadl qu´il a sollicitée déjà depuis 2001. Comme le temps passe!
Evidemment, on ne peut que donner raison aux milliers de travailleurs licenciés qui n´ont pas été régularisés, tout comme on se rangera du côté des vieux retraités qui attendent un certain rappel et qui, paraît-il, est renvoyé aux calendes grecques, vu que le budget est toujours calculé sur la base de 19 dollars le baril de brut et que l´argent des retraités placé impunément dans une banque hasardeuse, n´est toujours pas rentré au bercail: on l´attend toujours.
Comment ne pas sourire devant le spectacle attendrissant de ce jeune couple qui a préféré ne pas voter plutôt que de voter chacun pour un candidat différent: lui est plutôt RND et elle, elle est plutôt PT.
La paix des ménages est plus importante que le bulletin de vote.
On passera rapidement sur les déçus qui n´ont pas avalé que des ministres aussi respectables que Ghozali (sympathique) et Taleb El Ibrahimi (pas sympathique) n´aient pas reçu l´autorisation de fonder leurs partis. On excusera les «faiblement économiques» qui ont passé la journée du 17 mai à chercher un kilo de pomme de terre à 15DA ou un sachet de lait à 25DA.
Ils promettent de se rattraper au prochain scrutin du 17 mai, s´il ne pleut pas!
On ne parlera pas des enragés de la politique qui n´ont pas pardonné les meurtres de Abane Ramdane, Khider, Krim Belkacem, Ali Mecili, l´été de la discorde, le 19 juin 1965, le 12 janvier 1992, les ponctions d´Ouyahia, les licenciements d´Ouyahia et tutti quanti.
Par contre, on ne pardonnera jamais à ceux qui ont préféré jouer aux dominos ou aller à la pêche à la ligne quand d´autres se décarcassent à refaire les trottoirs de la capitale et des environs.