Chroniques joviales

Deurg brancha rapidement, tout le système sur pilotage automatique en redressant la manette qui coulissa doucement comme sur du velours; il verrouilla les commandes de la navette et s´étira paresseusement contre le siège dont la souplesse épousait fidèlement les formes des corps.
Il desserra sa ceinture et se retourna vers sa compagne qui avait toujours les yeux rivés sur l´écran où se dessinait le petit satellite gris Europe, qui s´éloignait doucement. Deurg comprit que son épouse éprouvait déjà de la nostalgie envers le palais qu´elle avait quitté à regret. Mais la loi étant la loi, elle devait suivre son époux là où il allait, conformément à la tradition.
Deurg fit un large sourire et essaya de calmer les appréhensions de son épouse dont le teint cuivré était mis en relief par le bleu turquoise de son uniforme.
Deurg était fier de la beauté de son épouse bien que ce soit l´ordinateur central qui avait choisi l´union des deux jeunes gens issus de la classe dirigeante: leurs gènes étaient conformes aux normes scientifiques mises au point par les généticiens d´Europe. Et puis, elle avait des yeux verts qui tranchaient diablement avec sa peau cuivrée.
Deurg regarda encore longtemps sa petite patrie qui paraissait minuscule devant le disque géant et multicolore de Jupiter qui était agitée, ces derniers temps, par un immense cyclone dont les effets néfastes se faisaient sentir jusque dans la proche banlieue de la planète et perturbait la poussiéreuse Europe.
C´est la première fois que Deurg quittait Europe et il a fallu l´insistance de parents attentionnés pour le décider à quitter sa patrie pour cette lointaine Terre dont ses ancêtres étaient originaires. Il faut dire que Deurg était le fils unique du Grand juge d´Europe et que tôt ou tard, il devrait lui succéder sur le trône avec le même titre. C´est pour cette raison que son père tenait à l´éloigner de l´ambiance pernicieuse d´Europe que des siècles de dictature avaient plongée dans une corruption généralisée.
Et s´il n´y avait que la corruption! Depuis quelque temps, les peuples des ténèbres, ceux qui habitaient la face d´Europe qui ne voyait jamais la lumière du Soleil, commençaient à bouger.
Le fait d´habiter la face cachée du satellite avait provoqué petit à petit des transformations physiques qui les rendaient laids aux yeux de ceux qui habitaient la face éclairée: leurs yeux étaient exorbités et leur peau pâle, transparente laissait voir leurs vaisseaux sanguins.
Au début, ils n´étaient qu´une minorité obéissante et laborieuse, mais petit à petit, grâce à une démographie galopante et une rigueur économique, ils étaient devenus majoritaires, riches et leurs manifestations silencieuses faisaient peur au Grand juge. Encore heureux que les armes soient toutes entre les mains de la garde prétorienne qui entourait le Grand juge.
Malgré cela, celui-ci tenait, comme tous les riches d´Europe, à envoyer sur la Terre son fils sous prétexte d´études ou d´ambassade.
Certaines familles allaient même jusqu´à corrompre les médecins assermentés afin qu´ils prescrivent à leurs enfants une cure sur Terre, car la pollution rendait la vie difficile sur Europe.
D´ailleurs, ces derniers temps, des maladies mystérieuses étaient apparues et rendaient difficile la tâche des administrateurs qui ne savaient plus où donner de la tête. La fuite de l´élite d´Europe encourageait le peuple des ténèbres dans leurs revendications.