Ecrans de fumée

Avant, je croyais naïvement que les hommes qui se destinaient à une carrière politique étaient tous des personnes qui faisaient un sacrifice énorme, qu´ils déposaient sur l´autel de leur patrie tous leurs intérêts individuels, qu´ils mettaient au placard toute leur vie intime et que seule comptait pour eux une petite place au mieux dans une page d´histoire ou alors plus modestement des palmes académiques au bout d´une carrière bien remplie, enfin une reconnaissance juste d´une patrie pas toujours reconnaissante.
Or, la pratique de la vie (le métier de vivre comme dirait l´autre) nous apprend tous les jours, grâce au développement formidable des médias, à l´ouverture de tant d´archives et au déliement de bien des langues, que tous les hommes (politiques) ne sont pas pétris dans la même pâte.
Bien sûr, il y a les patriotes qui se jettent à corps perdu dans la bataille et au mépris de leur vie propre, de leur famille et des intérêts bassement matérialistes livrant une lutte sans merci afin d´atteindre les idéaux et les objectifs qu´ils se sont assignés.
En général, ces gens-là, comme les pierres qui roulent, n´amassent pas mousse et la tradition populaire fait survivre leur légende dans des phrases qu´ils ont dites, dans des attitudes, dans des comportements qui demeurent des exemples pour une jeunesse qui a perdu ses repères, parce que justement, souvent, l´enseignement de l´Histoire ne s´est pas fait comme il aurait dû se faire.
Ces hommes-là, ne font pas fortune, ne sont pas célèbres pour leur goût du luxe et le nombre de leurs maîtresses, et quand ils arrivent à survivre aux dangers de la guerre de Libération, aux règlement de compte qui s´ensuivent, aux emprisonnements, au bannissement, ou au meurtre politique, ils deviennent des phares pour les hommes simples, ceux qui ne désirent que mener une vie simple de travail et de progrès. L´Algérie compte un très grand nombre de ce genre d´hommes: leurs noms sont écrits en lettres d´or sur les monuments funéraires, ou au mieux dans la conscience collective: car souvent ceux qui sont chargés d´entretenir la mémoire oublient souvent d´apposer certains noms aux coins des rues. Et c´est là justement que le bât blesse. Il y a des noms qu´on voudrait bien oublier parce qu´ils dérangent. Alors on les remplace par de célèbres inconnus qui ont eu, eux aussi, leur part de sacrifice, mais n´ont jamais occupé le devant de la scène comme les autres.
Et puis il y a ce réflexe étrange de ceux qui ont tendance à effacer les noms de ceux qui les ont précédés. Passons.
L´autre catégorie d´hommes politiques est composée de gens qui sont toujours à l´affût de leurs intérêts personnels, ils savent nager sans mouiller leur linge et ils ont par-dessus tout l´art de retourner la veste. Ils ont pour cela la qualité essentielle qui consiste à mettre la dialectique à leur service; une maîtrise du discours et des concepts qui font d´eux des tribuns, des démagogues et les meilleurs avocats de leur
propre cause. Mais ils excellent surtout dans le calcul, le calcul politique. Ils passent le plus clair de leur temps à échafauder des plans, à inventer des subterfuges, à tisser des toiles où viendront s´empêtrer leurs innocentes victimes.
Arrivés au pouvoir, ils sont indétrônables, inamovibles. Ils peuvent bien changer de poste, de posture mais ils demeurent rivés au gouvernail. Et pour cela, ils ont le mérite de toujours, au moment opportun, savoir créer pour dérouter l´opinion publique des écrans de fumée.