Pauvre petite fille riche

La veille de la rentrée sociale, cette année, est vraiment très riche en événements: incendies, disparition d´hommes politiques, marchandages d´otages, guerres qui n´en finissent pas d´amener chaque jour leur lot de bombes, de morts, de blessés et de désolation, répression féroce dans les territoires occupés (Palestine, Ghaza et Sahara occidental), tensions sur les marchés boursiers où les prix du blé et de la patate rendent jaloux le baril de pétrole. La mondialisation fait tous les jours de nouveaux chômeurs... Bref, les sujets pour un journaliste sérieux ne manquent pas même si celui-ci est tenté par les divagations proférées contre les ONG par ceux que le train des luttes sociales a laissés sur le ballast d´un impudique soutien à une honteuse politique des salaires et des prix.
Il suffit que le journaliste sérieux se penche un peu pour éventer toutes les magouilles qui se trament sur le dos du pauvre salarié.
Pourtant, la presse occidentale, tabloïds, télévisions et radios ont trouvé de quoi occuper l´esprit du public: la mort tragique de Lady Diana! Pauvre petite fille riche! Comme l´avait chanté un jour le frétillant Claude François. Qui peut comprendre les affres des peines de coeur d´une pauvre petite fille riche? Une autre pauvre fille riche, certainement. Pas celle qui est issue d´un milieu modeste, d´une famille qui a des fins de mois difficiles, qui connaît les déficiences des systèmes scolaires et hospitaliers.
Lady Diana avait tout pour être heureuse: d´une famille, d´un physique agréable à faire fantasmer le plus ascète des taliban, elle eut le privilège de plaire à un prince qui ne répondait point aux canons de l´esthétique grecque mais qui appartenait à la prestigieuse famille des Windsor, dynastie régnant sur un empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais. Imaginez un instant les profits engrangés par la perfide Albion en ayant fait suer pendant des siècles blouses, bleus de travail, saris, sarongs, qamis, tuniques, gandouras... Lady Diana connut un destin à faire rêver n´importe quelle midinette dont l´esprit était toujours dans l´attente d´un prince charmant. Mais voilà, comme le disait si bien Claude Nougaro, il arrive que le mari tue le prince charmant: un jour, il y eut de l´eau dans le gaz entre le prince hériter et la princesse consort et le conte de fée finit en queue de poisson. Mais la nouvelle Chatterley n´eut pas trop à se morfondre: loin de jouer les femmes séduites et abandonnées, elle fit tout de suite connaissance, non pas d´un métèque anonyme ou d´un pauvre pâtre grec, mais d´un richissime héritier milliardaire dont le nom, bien que d´origine sémitique, était une promesse de bonheur: El Fayadh. C´est tout un programme. Mais voilà, les histoires d´amour ne finissent pas toujours par: «Ils se marièrent, vécurent heureux et eurent beaucoup d´enfants». Les deux amants virent leurs jours s´achever sous le Pont de l´Alma et depuis, la presse du coeur ne cesse de célébrer le souvenir douloureux de cet amour auquel la mort a mis un terme.
Toute occasion est bonne pour occuper l´esprit des téléspectateurs par cette disparition qui, sur le plan des accidents de la route, est une triste banalité. Les badauds curieux se précipitent aux commémorations: déposer une fleur, écraser une larme invisible, voir Untel, rencontrer une célébrité... Le zouave du Pont de l´Alma n´a pas vu autant de monde défiler. Et les gens attirés comme des phalènes par ce spectacle clinquant tournent le dos à toutes les autres tragédies du monde: il n´y avait personne à la manifestation des métallos de Gdansk, promis à un chômage communautaire. Qui dira la douleur de la famille irakienne dont la fillette a été grillée par un bombardement anglo-saxon et que le père brandissait comme un pantin désarticulé? Qui célébrera le dixième anniversaire du pauvre émigré brésilien abattu par Scotland Yard?