Un cauchemar sans fin

Je pense qu´il faut toujours regarder du côté d´Hollywood pour chercher l´inspiration nécessaire à une politique intelligente. Je le dis parce que là-bas, les scénaristes ont une intelligence et une culture qui ont déjà fait leurs preuves sur les écrans du monde entier: on ne peut pas allumer la télé sans tomber sur un film made in USA... Les autres cinémas nationaux occupent à peine un strapontin. Tous les réalisateurs ou producteurs disent qu´à l´origine d´un bon film, il y a toujours une bonne histoire, c´est-à-dire un scénario bien ficelé, original, crédible, vraisemblable avec des rebondissements. Plusieurs veines sont explorées par les écrivains et quand l´une d´elles produit un succès certain, les studios n´hésitent pas à fabriquer plusieurs numéros du même scénario. La science-fiction est un genre où les auteurs peuvent donner à leur imagination une liberté sans bornes puisque c´est le futur qui sert de cadre aux intrigues. H.G.Wells, auteur britannique, a eu la bonne idée d´inventer le truc de «la machine à explorer le temps» pour permettre à ses héros (et aux lecteurs) de voir que tout n´était pas rose dans le passé et que le futur serait pire si l´Homme n´améliorait pas la gestion du présent. Car il faut dire que Wells était un admirateur de Lénine et, comme humaniste et pacifiste, était préoccupé par la condition humaine. Les scénaristes d´Hollywood, après avoir adapté à gogo ce roman merveilleux, ont ajouté des crans (ou des harmoniques) à ce scénario: au lieu de voyager simplement vers le passé ou vers le futur, en tant que spectateur, les héros en rapport avec la politique interventionniste américaine nouvelle (on est loin de la doctrine Monroe!) vont voyager dans le passé pour essayer de «corriger» ses effets négatifs sur le présent. C´est la série des passionnants Retour vers le futur où les héros vont être confrontés à de dramatiques situations, souvent scabreuses même... Mais la morale est sauve, car les films d´Hollywood, contrairement à la politique de la Maison-Blanche, sont toujours d´une moralité irréprochable. L´autre veine, qui a été exploitée par les conteurs du 7e art, est beaucoup plus astucieuse: elle repose sur un phénomène psychologique qui se produit sur beaucoup d´hommes: le déjà-vu.
Certains individus, un jour, sont confrontés à des circonstances qu´ils croient avoir déjà vécues: les psychologues essaient d´expliquer cet étrange phénomène en forme d´écho de la mémoire. Les scénaristes d´Hollywood l´ont transformé en cauchemar. Un homme se réveille chaque jour dans sa chambre d´hôtel et est confronté tous les jours aux mêmes événements: mêmes rencontres, mêmes dialogues, mêmes réactions. Le héros essaie de sortir de ce cauchemar qui contrarie sa vie professionnelle et personnelle et à chaque jour qui débute comme la «veille», il essaie d´amener un correctif: ainsi on assiste à un scénario en spirale qui ressemble au Boléro de Ravel ou à la célèbre musique que Léo Ferré a composée pour un poème de Baudelaire. Les mêmes phrases musicales qui vont crescendo...
Vous me direz que la vie d´un pauvre travailleur ressemble toujours au scénario d´Un jour sans fin: lever aux aurores, le maigre petit-déjeuner, la promiscuité des transports publics, la mine patibulaire du chef de service, le ronron des machines de l´atelier, le sandwich frelaté du midi avec les fades commentaires des collègues sur le match de la veille, le retour au foyer avec les récriminations de la ménagère qui n´arrive pas à joindre les deux bouts et à trouver un nouvelle recette de cuisine qui fasse retrouver le sourire à tout le monde, le JT ennuyeux avec les mêmes images d´archives usées jusqu´à la corde et, enfin, une nuit peuplée des mêmes cauchemars... Ceci est le sort de toutes les journées que vivent ceux qui n´ont pas la chance de faire partie de la jet-set.
En Algérie, on peut adapter le scénario avec la variante d´«Une année sans fin», vacances ennuyeuses, canicules, incendies, pénuries, terrorisme résiduel, rentrée scolaire chaotique, rentrée sociale chaude, mois de Ramadhan ruineux, la discrète prudence d´une Ugta timorée, le cynisme du pouvoir, élections préfabriquées, il n´y a qu´un facteur qui risque d´aller crescendo, l´abstentionnisme. Il risque de suivre la courbe ascendante du matelas de dollars de la cagnotte pétrolière tout comme les prix des produits de première nécessité.