Longévité

Il y a des gens qui rêvent de vivre le plus longtemps possible. Le rêve de nos pauvres grands-pères était de vivre jusqu´à cent ans. «Qui veut vivre jusqu´à cent ans, au cri du coq se lève!», se plaisait à me répéter mon aïeul en employant les rares séquelles des années peu nombreuses qu´il avait passées à la Vieille Ecole. Il faut dire que le grand-père se levait avant le muezzin, faisait sa prière, avalait un café noir (il détestait le lait, car dans une vie antérieure, il avait été employé dans une crémerie) et allait gratter le sol ingrat de son petit lopin de terre. Il fallait vivre et faire vivre une maisonnée. Et malgré sa santé précaire (il avait craché la moitié de ses poumons en 1917 du côté de Verdun à cause de l´ypérite), il essayait de travailler comme il pouvait pour vivre et il vécut ou plutôt survécut jusqu´à l´âge de 82 ans. Les gens riches essaient de trouver la formule magique pour vivre longtemps: «Ils se rendent en Epidaure, consultent les oracles et Esculape» pour pouvoir respirer et voir le plus longtemps possible le soleil. Traîner leurs os jusqu´au bout. Et, mon Dieu, une vie très longue, mais pour quoi faire? A quoi sert une longue vie, si elle n´est pas bien remplie? Si elle n´a pas été utile? Dans les années 60, 70 et 80, sa photographie était rare. Elle ne paraissait que sur les pages de la presse progressiste: celle des pays socialistes ou de quelques pays du tiers-monde qui soutenaient comme ils pouvaient la lutte pour la libération de son peuple. Sa photo ne paraissait que pour marquer l´anniversaire de son incarcération, pour illustrer les dramatiques événements qui ensanglantaient son pays ou les innombrables soubresauts qui agitaient cette région australe qui commençait à secouer les chaînes de la servitude. Nous étions alors en pleine guerre froide: les pays de l´Otan dans leur guerre contre le communisme avaient besoin de l´Afrique du Sud, le gendarme de cette partie du monde où Mozambique, Rhodésie et Angola avaient entamé une longue lutte de libération.
Toutes les sages résolutions de l´ONU étaient restées lettre morte (à l´instar de celles condamnant Israël). Et pour cause! L´avion de Dag Hammarskjöld, secrétaire général de l´ONU, avait été abattu par un avion du régime de l´apartheid: il gênait l´Amérique. Alors, le pays de la ségrégation raciale et ses alliés soutenaient à fond le régime de l´apartheid. C´est alors qu´un homme simple, obstiné, avait créé, avec quelques compagnons déterminés, l´ANC. Trois lettres qui allaient sonner le glas du régime honni. Il fit un court stage de formation dans la jeune Algérie indépendante et rentra dans son pays, plein d´usage et de détermination pour mener la lutte armée. Il fut arrêté, battu, torturé et maintenu en geôle durant vingt-sept années. 27 longues années pendant lesquelles son peuple continua la longue lutte: massacres, répressions, tortures, rien n´y fit.
La volonté du peuple, tout comme celle du plus vieux prisonnier politique du XXe siècle, demeurera inébranlable.
Boumediène, en organisant le Festival culturel panafricain, donna une place de choix à celle qui chantait le mieux la lutte du peuple noir sud-africain.
«There is a man who has a dream:
All Africa should be at him
He was not looking for world fame
Kwame Nkrumah, he was his name
»
C´était l´hommage de Myriam Makeba à celui qui avait rêvé d´unir tous les Africains.
Le rêve de Nelson Mandela était plus modeste: «One man, one vote» était son slogan.
Aujourd´hui, les journalistes occidentaux s´émerveillent devant l´éternelle jeunesse de cet octogénaire qui n´est pas rivé au fauteuil du pouvoir et qui s´emploie à aider à dénouer les crises qui ne cessent d´étouffer le Vieux Continent.
Et pourtant, cet homme obstiné, issu du parti communiste sud-africain avait réussi, non seulement à faire plier ses geôliers, mais aussi à faire réconcilier deux parties d´un peuple que tout séparait: sans effusion de sang, sans exode. Cet homme, qui avait tout du chêne et du roseau, semblait tout droit sorti de poèmes d´Hugo ou d´Aragon.
Tout comme Larbi Ben M´hidi ou Bachir Hadj Ali.