Regrets

Le grand Louis Aragon (cet immense poète qui n´eut pas la reconnaissance qu´il méritait, vu son grand talent et ses engagements: il n´eut ni le prix Nobel, ni ne fut sollicité pour entrer à l´Académie française où n´entraient que les défenseurs du grand capital et de la tradition judéo-chrétienne), disait dans un titre de ses plus beaux poèmes: Les mots m´ont pris par la main. Il racontait, par ailleurs, que cet amant de la langue française était souvent ravi par une phrase qui l´invitait à une promenade courte ou longue, le temps d´un poème, d´un recueil de poèmes ou d´un roman. Cela est vrai.
Je l´ai constaté. Il suffit qu´un mot, une formule nous traverse l´esprit au détour d´une réflexion ou d´une conversation pour qu´aussitôt notre esprit soit embarqué pour une croisière inattendue.
Aujourd´hui, c´est la formule: «Je n´ai qu´un regret» qui m´a sollicité à l´occasion d´un conflit mineur qui m´oppose à un artisan de mauvaise foi. «Je n´ai qu´un regret...» est la phrase type qui exprime la déception d´une partie lors d´une dispute ou d´un conflit.
Combien de couple, jusque-là uni, ont entendu ces mots durs proférés par une bouche chère, exprimant ainsi l´étendue d´une désillusion? Combien d´amitiés trahies se sont écroulées au bout d´une phrase débutant par ces mots en lame de silex?
Pour ma part, cela me rappelle surtout une ancienne publicité émanant d´une école française qui dispensait des cours par correspondance. «Je n´ai qu´un regret, c´est de n´avoir pas connu plus tôt l´Ecole universelle...» Imaginez l´effet que peut produire une telle phrase sur une jeunesse avide de connaissance! Enfin, des portes s´ouvraient! Il faut dire que là-bas, dans ce gros bourg qui était situé dans un cul-de-sac, adossé à la montagne et tourné vers une montagne au loin, les choix n´étaient pas nombreux: la terre, chiche, ingrate ou l´émigration vers les cités lainières du nord de la France ou les fonderies d´Alsace-Lorraine.
Et pourtant, le rêve de la majorité des élèves (ceux dont les pères n´étaient ni grands propriétaires ni commerçants) était de devenir instituteurs ou à la rigueur gratte-papier à la mairie. Il faut dire que les employés de mairie étaient bien considérés et avaient un niveau de vie que tout le monde enviait. Mais la préférence était pour le poste d´instituteur.
Le maître d´école en imposait: qu´il soit petit, grand ou gros, beau ou laid, sa voix portait loin. Il était toujours propre et les parents d´élèves étaient toujours aimables avec lui. Le directeur, lui, était hautain, sévère: tout le monde, enseignants, élèves et parents, préférait ne pas avoir affaire à lui. Il avait un comportement colonial. C´est chez lui et chez le garde champêtre que j´avais vu les symboles de l´autorité coloniale: le casque colonial.
Il avait fait ses premières classes en Indochine et il avait dû quitter cette colonie où s´amorçait la lutte libératrice pour cette Kabylie tranquille, dans ce paisible village aux modestes maisons de tuiles romaines.
Mais ce qui faisait rêver les jeunes élèves dépenaillés, c´étaient les épouses de ces enseignants. Dans l´imaginaire de ces enfants de paysannes, elles apparaissaient toutes belles, propres et bien maquillées avec, souvent, un rouge à lèvres criard.
Et les rêves des jeunes montagnards étaient peuplés de fantasmes angoissants.