On efface tout et on recommence

Cela avait déjà commencé la veille du premier jour. La majorité des voisins avaient déferlé sur les épiceries et le marché. Les boutiquiers eux mêmes ne s´attendaient pas à cette invasion subite. Les étals furent pris d´assaut par une foule de gens armés de gros billets. Les boucheries affichaient complet devant les petites files qui s´organisaient déjà à leurs portes. Les bouchers qui avaint pris la précaution de dissimuler les gigots d´agneau dans leurs armoires frigorifiques affûtaient leurs couteaux avec dans l´oeil un air de satisfaction et de mépris. Ils semblaient dire «cette année sera juteuse. Ils sont prêts à avaler n´importe quoi!» C´est la raison pour laquelle, ils n´avaient exposé que les morceaux peu vendables. Les petites vieilles elles, se sont occupées des nombreuses épices qui parfument le marché. Extirpant un menu porte-monnaie de leur poitrine, elles mirent bientôt à sac l´épicerie: poivre moulu, cumin, coriandre, poivre noir, ras el hanout, tout en petites quantités. Le sac des ménagères, comme le tonneau des Danaïdes ne cessait d´engouffrer les parfums exotiques qui feront de leur cuisine le lieu géométrique de toutes les attentions et de toutes les envies; mêmes les vendeurs d´herbes aromatiques comme le persil, la coriandre, le cerfeuil et le thym ont retrouvé de l´aplomb. Ils ont doublé les quantités de pois-chiches trempés pour les ménagères imprévoyantes. Et le carrousel des paniers et des sacs commença et dura toute la journée du mardi. C´est la raison pour laquelle le mercredi fut une journée calme. La plupart des gens de l´intérieur avaient déserté la capitale et on en ressentait l´effet bénéfique sur la circulation. Les discussions commencèrent à dévier progressivement sur le comportement humain durant les prochaines journées. Déjà, le mercredi soir, des hommes, de plus en plus nombreux, avaient endossé leur costume de piété: une gandoura ou un qamis blanc, nécessaire accessoire pour exprimer les plus généreuses résolutions prises avec ostentation: ne plus fumer, ne plus boire, être plus assidu aux prières à la mosquée. Déjà, le marathon des tarawih s´annonçait comme un plaisir très attendu. Devant l´épicerie du quartier, les hommes qui avaint atteint l´âge de raison (chez nous, c´est la quarantaine), les plaisanteries les plus perfides commençaient à s´échafauder: comment faire sortir de ses gonds l´épicier débonnaire qui, en temps normal, avait un caractère tout sucre, tout miel, mais dès la première journée de pénitence perdait les pédales et commençait à fulminer et à déblatérer. Déjà, il avait interpellé ses clients indélicats qui ne lui avaint pas rendu les consignes des bouteilles de soda. Il avait menacé d´afficher la liste de ces infidèles sur la porte du magasin. Mais ce n´était pas seulement cela qui le mettait en rogne: bien qu´il eût liquidé tous ses stocks de farine, de sucre, de café, de sucre glace, de levure pour gâteaux, il était contrarié par les performances de l´équipe nationale de football. C´était le seul sujet de discussion où il était d´accord avec ses clients. D´ailleurs, les sujets de discorde avaient disparu ces deux derniers jours: la flambée des prix n´étonnait plus personne et la pomme de terre à 70DA était entrée dans les moeurs et tout le monde critiquait la saveur de la patate importée du Canada et de la Turquie. Tout le monde avait oublié l´Irak, la Palestine, le Sahara occidental, les attentats, mais tout un chacun saluait le degré de conscience des Italiens qui avaient décidé de boycotter les pâtes, une journée durant. Une journée sans pâtes, ni pizza, et en Italie! Vous vous rendez compte!
Mais c´est le jeudi au matin que les consommateurs ont retrouvé la réalité des choses: la salade à 70DA!
Ce Ramadhan ressemblera à celui de l´année prochaine! Comme deux gouttes de la même chorba!
Beaucoup plus cher, c´est tout!

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