Transformations

J´ai toujours en tête cette fameuse anecdote tirée du chef-d´oeuvre d´Akira Kurosawa, ce célèbre metteur en scène du pays du Soleil Levant, où des mères de famille aidées par le héros du film (un ancien employé de la municipalité atteint d´un cancer) essayaient de faire des démarches pour persuader la bureaucratie municipale d´ouvrir un jardin d´enfants dans un quartier défavorisé.
Les nerfs à bout, le vieux retraité de Vivre jettera à la face du rond-de-cuir cette répartie assassine: «Pour créer une décharge publique ici, il faudra fournir plus de papiers pour la remplir...»
Ainsi, si on doit parler de la gestion des archives filmées de la RTF, RTA, il faudra beaucoup de papiers et aussi amasser les souvenirs des principaux protagonistes qui ont, pour la plupart, quitté la scène filmique ou tout simplement cette vallée de larmes. Il y aura beaucoup à dire sur les incohérences du système de gestion qui ont transformé un service normal en écurie d´Augias. Il faut dire que l´urgence dictée par le pouvoir politique a fait des ravages. Tenez!
Un exemple édifiant: en 1971, à la suite de la brouille survenue entre Alger et Paris suite au désaccord profond au sujet de la révision des prix du pétrole (Alger voulait augmenter les prix, Paris voulait toujours rouler à l´oeil), les autorités françaises avaient déclaré le pétrole algérien «rouge» afin de mettre le pouvoir d´alors dans des difficultés économiques. Par rétorsion, l´Algérie a aussitôt cherché à diversifier ses sources d´approvisionnement en produits finis.
Ainsi, la chose s´est tout de suite répercutée au niveau des magasins de la RTA: le stock de bandes magnétiques perforées de 16 mm a commencé tout de suite à baisser à vue d´oeil, et, avant que l´administration n´ait réussi à concrétiser un nouveau marché avec l´Italie, la bande magnétique perforée 16 mm et vierge devint introuvable. Quel drame pour les responsables de ladite administration qui devaient répondre quotidiennement aux sollicitations et pressions du régime: il faut se rappeler les discours fleuves du président Boumediène et les déclarations quotidiennes des ministres. Tout le menu des soirées télévisées du pauvre téléspectateur soumis au matraquage idéologique nécessitait beaucoup de pellicules film et magnétiques. C´est alors que les gestionnaires de l´époque eurent la lumineuse idée de s´attaquer aux séquelles du colonialisme: ils se mirent tout bonnement à effacer de nombreuses bandes magnétiques où étaient enregistrées des variétés françaises, des kinescopes, des tables rondes de l´état-major français montrant par la petite lucarne les opérations en cours, des émissions de Marcel Amrouche...Ainsi, si jamais vous rencontrez une émission sans le son, c´est que celui-ci a été transformé en promesses démagogiques d´un ministre de passage.