Ground zéro

La meilleure façon de connaître les dirigeants politiques ne serait-elle pas d´écouter leurs anciens discours et de les comparer avec leur nouvelle façon de faire et dire?
Les Algériens n´ont pas la chance d´avoir, eux, accès aux archives audiovisuelles d´avant ou d´après-indépendance. La tentative de l´Entv de récupérer les archives d´avant-1962 est une entreprise certes louable mais qui soulève beaucoup de questions. Quand les Français sont partis, qu´ont-ils laissé et dans quel état était le fonds d´archives? Quel est l´état actuel des archives audiovisuelles léguées par les institutions coloniales tout comme celles accumulées pendant quatre décennies d´indépendance?
Quand je débarquai en 1967 au boulevard des Martyrs, je n´avais pas trouvé de service d´archives pour la bonne raison que celui-ci n´existait pas. Le fonds d´archives constituait le fonds de roulement de la filmothèque qui relevait des services de la programmation.
Les réalisateurs d´alors avaient recours au tirage de copie (au fil à fil) pour meubler leurs émissions. Le personnel attaché à la programmation était habilité à faire les recherches et à satisfaire les demandes des opérateurs. Et il faut ajouter que le magasin où était affecté ce fonds, tout comme le service de la programmation, se trouvait au ground zéro de l´imposant immeuble de la RTA qui groupait alors radio et télévision.
Les innombrables émissions étaient conservées dans des boîtes métalliques et s´entassaient au fur et à mesure de leur accumulation sur des rayons poussiéreux dans un magasin où passent des gaines d´aération.
Il faut rappeler que ce magasin était voisin de celui des approvisionnements qui avait vu un départ d´incendie en 1970. Heureusement, ce n´est pas de ce sinistre que les archives ont souffert le plus. Il faut se mettre à l´esprit aussi que le pouvoir installé après l´été de la discorde n´était préoccupé que par une seule chose: informer les populations de l´activisme du régime par le matraquage audiovisuel.
Mais au fur et à mesure que les années passaient et que la censure s´appesantissait sur certains pans: l´époque Ben Bella fut remisée sous Boumediène, tout comme celle de Boumediène remisée sous Chadli, et ainsi de suite.
Mais au fil des années on s´aperçut vite que des séquences existantes venaient à manquer soudainement: elles étaient déplacées de leur émission originale pour meubler une émission éphémère mais actuelle. Finalement, en 1981, et vous le trouverez dans un opuscule de l´UAAV sous le titre de l´année terrible au moment où l´Entv fut occupée par des apparatchiks, une quantité importante d´émissions algériennes furent sorties des magasins pour subir, sur le parvis de l´auditorium, les outrages des intempéries, avant d´être évacuées en catastrophe vers les Eucalyptus, véritable bagne du fonds des archives.