Strange fruit

Il est tombé de haut. Dure a été sa chute! Pourtant, il avait travaillé honnêtement toute sa vie, s´est marié, a construit un foyer que tout le monde lui enviait grâce à une épouse aimante, attentive et industrieuse. Ensemble, ils avaient fait tout leur possible pour élever des enfants à force de sacrifices. Enfin, ces derniers ont grandi et accompli leur scolarité chacun selon ses capacités intellectuelles. Puis, un jour d´hiver 1993, les forces de sécurité avaient frappé à deux heures du matin à la porte du père tranquille qui leur ouvrit sans méfiance aucune. Il fut stupéfait d´entendre l´officier lui demander poliment si son benjamin était à la maison. Le père courut réveiller le jeune homme et le présenta à l´officier qui lui signifia son arrestation. Le père écarquilla les yeux, il croyait vivre un cauchemar. Il chercha les motifs et l´officier demanda au jeune homme: «Dis à ton père ce que tu as fait!» Le jeune homme baissa la tête honteusement et avoua avoir participé au meurtre d´un gendarme. Le père vacilla. Il devint pâle, se frappa le front. Quoi? Son fils préféré, le plus studieux d´entre tous, d´une politesse irréprochable, d´un effacement exemplaire! Son fils est un terroriste! Il n´a pas pu prévoir un malheur d´une telle ampleur. C´est quand il s´aperçut que tout le quartier était quadrillé par les forces de l´ordre qu´il comprit sa douleur et le tragique de la situation. C´est alors qu´il opéra, comme un condamné à mort, un rapide flash-back sur sa misérable enfance dans un village perdu au flanc de la montagne. En ce temps-là, l´école, ce grand bâtiment blanc, était le point de fixation de tous: il fallait étudier pour sortir de là. Le rêve le plus audacieux était de devenir instituteur: s´imbiber de culture dans une atmosphère laïque de IIIe république malgré les bruits et la fureur d´une guerre qui n´avouait pas son nom. Puis vint la fin. Il fallait changer de direction car des instituteurs étaient venus d´Orient pour aider les natifs du pays à récupérer leur identité nationale. Le métier qu´il choisit le propulsa dans les sphères de la culture dans ces années 60, tumultueuses, où l´on tâtonnait encore tant les perspectives étaient dans le brouillard. Un peu de twist, deux doigts de chaâbi, une overdose de yé-yé pour toute une jeunesse qui assistait à la naissance d´une nation: autogestion, nationalisation, création d´entreprises. Deux pas en avant: tout cela dans une ambiance de guerre froide. Puis les «cheveux-longs» arrivèrent. On les pourchassa sur les trottoirs d´Alger. La crise du logement s´amplifiait et les pénuries se succédaient. Qu´importe! La révolution agraire arrivait avec les grands projets industriels, le barrage vert, les nouveaux périmètres irrigables. Malgré cela, le logement demeurait cher, très cher. Il put quand même trouver un toit dans cette capitale inhospitalière. Il se maria et commença à remplir son rôle biologique. Ses enfants connurent le fromage et la banane grâce au PAP; ils fréquentèrent l´école la journée et la mosquée le soir. A partir de là, il les perdit de vue car il avait confiance en eux. Puis cette nuit tragique, il moissonnait les fruits d´une vie assez banale en somme: seule la récolte était amère. Des années après, il se consola avec philosophie: son fils aurait pu être un kamikaze.